Archive pour septembre, 2006

Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand

Un Fâcheux, qui s’est approché de Cyrano.
Le comédien Monfleury! Quel scandale!
Mais il est protégé par le duc de Candale!
Avez-vous un patron?
Cyrano
Non!
Le Fâcheux
Vous n’avez pas?…
Cyrano
Non!
Le Fâcheux
Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom?…

Cyrano, agacé.
Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse?
Non, pas de protecteur…
(la main à son épée.)
Mais une protectrice!
Le Fâcheux
Mais vous allez quitter la ville?
Cyrano
C’est selon.
Le Fâcheux
Mais le duc de Candale a le bras long!

Cyrano
Moins long
Que n’est le mien…
(montrant son épée.)
quand je lui mets cette rallonge!
Le Fâcheux
Mais vous ne songez pas à prétendre…
Cyrano
J’y songe.
Le Fâcheux
Mais…
Cyrano
Tournez les talons, maintenant.
Le Fâcheux
Mais…
Cyrano
Tournez!
-ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
Le Fâcheux, ahuri.
Je…
Cyrano, marchant sur lui.
Qu’a-t-il d’étonnant?
Le Fâcheux, reculant.
Votre grâce se trompe…
Cyrano
Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe?…
Le Fâcheux, même jeu.
Je n’ai pas…

Cyrano
Ou crochu comme un bec de hibou?
Le Fâcheux
Je…
Cyrano
Y distingue-t-on une verrue au bout?
Le Fâcheux
Mais…

Cyrano
Ou si quelque mouche, à pas lents, s’y promène?
Qu’a-t-il d’hétéroclite?
Le Fâcheux
Oh!…
Cyrano
Est-ce un phénomène?
Le Fâcheux
Mais d’y porter les yeux, j’avais su me garder!
Cyrano
Et pourquoi, s’il vous plaît, ne pas le regarder?
Le Fâcheux
J’avais…
Cyrano
          Il vous dégoûte alors?
Le Fâcheux
Monsieur…
Cyrano
Malsaine
Vous semble sa couleur?
Le Fâcheux
Monsieur!
Cyrano
Sa forme, obscène?
Le Fâcheux
Mais du tout!…
Cyrano
Pourquoi donc prendre un air dénigrant?
- peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand?
Le Fâcheux, balbutiant.
Je le trouve petit, tout petit, minuscule!
Cyrano
Hein? Comment? M’accuser d’un pareil ridicule?
Petit, mon nez? Holà!
Le Fâcheux
Ciel!
Cyrano
Énorme, mon nez!
- Vil camus, sot canard, tête plate, apprenez
Que je m’enorgueillis d’un pareil appendice,
Attendu qu’un grand nez est proprement l’indice
D’un homme affable, bon, courtois, spirituel,
Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
Qu’il vous est interdit à jamais de vous croire,
Déplorable maraud! Car la face sans gloire
Que va chercher ma main en haut de votre col,
Est aussi dénuée…
(il le soufflette.)
Le Fâcheux
Aïe!
Cyrano
De fierté, d’envol,
De lyrisme, de pittoresque, d’étincelle,
De somptuosité, de nez enfin, que celle…
(il le retourne par les épaules, joignant le geste à la parole.)
Que va chercher ma botte au bas de votre dos!
Le Fâcheux, se sauvant.
Au secours! à la garde!
Cyrano
Avis donc aux badauds,
Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
Et si le plaisantin est noble, mon usage
Est de lui mettre, avant de le laisser s’enfuir,
Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir!

De Guiche, qui est descendu de la scène, avec les marquis.
Mais à la fin il nous ennuie!
Le Vicomte De Valvert, haussant les épaules.
Il fanfaronne!
De Guiche
Personne ne va donc lui répondre?…
Le Vicomte
Personne?
Attendez! Je vais lui lancer un de ces traits!…
(il s’avance vers Cyrano qui l’observe, et se campant devant lui d’un air fat.)
Vous… vous avez un nez… heu… un nez… très grand.
Cyrano, gravement.
Très.
Le Vicomte, riant.
Ha!
Cyrano, imperturbable.
C’est tout?…
Le Vicomte
Mais…
Cyrano
Ah! Non! C’est un peu court, jeune homme!
On pouvait dire… oh! Dieu!… bien des choses en somme…
En variant le ton, – par exemple, tenez:
Agressif: « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur le champ que je me l’amputasse! »
Amical: « Mais il doit tremper dans votre tasse:
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap! »
Descriptif: « C’est un roc!… C’est un pic… C’est un cap!
Que dis-je, c’est un cap?… C’est une péninsule! »
Curieux: « De quoi sert cette oblongue capsule?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux? »
Gracieux: « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes? »
Truculent: « Ã‡a, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée? »
Prévenant: « Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol! »
Tendre: « Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane! »
Pédant: « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os! »
Cavalier: « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode?
Pour pendre son chapeau c’est vraiment très commode! »
Emphatique: « Aucun vent ne peut, nez magistral,
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral! »
Dramatique: « C’est la Mer Rouge quand il saigne! »
Admiratif: « Pour un parfumeur, quelle enseigne! »
Lyrique: « Est-ce une conque, êtes-vous un triton? »
Naïf: « Ce monument, quand le visite-t-on? »
Respectueux: « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue! »
Campagnard: « Hé, ardé! C’est-y un nez? Nanain!
C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain! »
Militaire: « Pointez contre cavalerie! »
Pratique: « Voulez-vous le mettre en loterie?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot! »
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot:
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l’harmonie! Il en rougit, le traître! »
- Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit:
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot: sot!
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.
De Guiche, voulant emmener le vicomte pétrifié.
Vicomte, laissez donc!
Le Vicomte, suffoqué.
Ces grands airs arrogants!
Un hobereau qui… qui… n’a même pas de gants!

Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses!

Cyrano
Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances.
Je ne m’attife pas ainsi qu’un freluquet,
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet;
Je ne sortirais pas avec, par négligence,
Un affront pas très bien lavé, la conscience
Jaune encore de sommeil dans le coin de son Å“il,
Un honneur chiffonné! Des scrupules en deuil.
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
Empanaché d’indépendance et de franchise;
Ce n’est pas une taille avantageuse, c’est
Mon âme que je cambre ainsi qu’en un corset,
Et tout couvert d’exploits qu’en rubans je m’attache,
Retroussant mon esprit ainsi qu’une moustache,
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
Sonner les vérités comme des éperons.
Le Vicomte
Mais, monsieur…
Cyrano
Je n’ai pas de gants?… la belle affaire!
Il m’en restait un seul… d’une très vieille paire!
- Lequel m’était d’ailleurs encor fort importun:
Je l’ai laissé dans la figure de quelqu’un.
Le Vicomte
Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule!
Cyrano, ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se présenter.
Ah?… et moi, Cyrano Savinien Hercule
De Bergerac.
(rires.)

Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand dans Littérature française belmondo_cyrano

Cyrano dans Littérature française

Publié dans:Littérature française |on 28 septembre, 2006 |Pas de commentaires »

L’isolement, de Lamartine

Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes;
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur;
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon,
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.

Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs,
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme ni transports,
Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante:
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis: « Nulle part le bonheur ne m’attend. »

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,
D’un Å“il indifférent je le suis dans son cours;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
Qu’importe le soleil? je n’attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts;
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire,
Je ne demande rien à l’immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux!

Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire;
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour!

Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore,
Vague objet de mes vÅ“ux, m’élancer jusqu’à toi!
Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie:
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons!


Feuilles mortes.jpg

Feuilles mortes

Publié dans:Littérature française |on 27 septembre, 2006 |Pas de commentaires »

Profitez de votre jeunesse

Mignonne, allons voir si la rose, de Ronsard

À Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir!
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir!

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse:
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.

Wickenden Robert - La fileuse (1891).jpg


Le temps vainc la beauté, de Ronsard

Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant,
« Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle! »

Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain:
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.



Une Charogne, de Charles Baudelaire

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux:
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un Å“il fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!

Oui! telle vous serez, ô reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses.
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés!

Squelette 2 (BJ Winslow).jpg

Corpse (de BJ Winslow)


L’instant fatal, de Raymond Queneau

Si tu t’imagines
Si tu t’imagines
Fillette, fillette
Si tu t’imagines
Xa va xa va xa
Va durer toujours
La saison des za
La saison des za
Saisons des amours
Ce que tu te goures
Fillette, fillette
Ce que tu te goures
Si tu crois petite
Si tu crois ah ah
Que ton teint de rose
Ta taille de guêpe
Tes mignons biceps
Tes ongles d’émail
Ta cuisse de nymphe
Et ton pied léger
Si tu crois petite
Xa va xa va xa
Va durer toujours
Ce que tu te goures
Fillette, fillette
Ce que tu te goures
Les beaux jours s’en vont
Les beaux jours de fête
Soleils et planètes
Tournent tous en rond
Mais toi ma petite
Tu marches tout droit
Vers c’que tu n’vois pas
Très sournois s’approchent
La ride véloce
La pesante graisse
Le menton triplé
Le muscle avachi
Allons allons cueille
Les roses les roses
Roses de la vie
Et que leurs pétales
Soient la mer étale
De tous les bonheurs
Allons cueille cueille
Si tu le fais pas
Ce que tu te goures
Fillette, fillette
Ce que tu te goures

Publié dans:Littérature française |on 27 septembre, 2006 |Pas de commentaires »

Histoire de ma vie, de Casanova

Cultiver le plaisir des sens fut toujours ma principale affaire: je n’en eus jamais de plus importante. Me sentant né pour le beau sexe, je l’ai toujours aimé et m’en suis fait aimer tant que j’ai pu. J’ai aussi aimé la bonne chère avec transport, et j’ai toujours été passionné pour tous les objets qui ont excité ma curiosité.
J’ai eu des amis qui m’ont fait du bien, et le bonheur de pouvoir en toute occasion leur donner des preuves de ma reconnaissance. J’ai eu aussi de détestables ennemis qui m’ont persécuté, et que je n’ai pas exterminés parce qu’il n’a pas été en mon pouvoir de le faire. Je ne leur eusse jamais pardonné, si je n’eusse oublié le mal qu’ils m’ont fait. L’homme qui oublie une injure ne la pardonne pas, il oublie; car le pardon part d’un sentiment héroïque, d’un cÅ“ur noble, d’un esprit généreux, tandis que l’oubli vient d’une faiblesse de mémoire, ou d’une nonchalance, amie d’une âme pacifique, et souvent d’un besoin de calme et de tranquillité; car la haine, à la longue, tue le malheureux qui se plaît à la nourrir.
Si l’on me nomme sensuel, on aura tort, car la force de mes sens ne m’a jamais fait négliger mes devoirs quand j’en ai eu. Par la même raison, on n’aurait jamais dû traiter Homère d’ivrogne:
Laudibus arguitur vini vinosus Homerus.
J’ai aimé les mets au haut goût: le pâté de macaroni fait par un bon cuisinier napolitain, l’ogliopotrida des Espagnols, la morue de Terre-Neuve bien gluante, le gibier au fumet qui confine et les fromages dont la perfection se manifeste quand les petits êtres qui s’y forment commencent à devenir visibles. Quant aux femmes, j’ai toujours trouvé suave l’odeur de celles que j’ai aimées.
Quels goûts dépravés! dira-t-on: quelle honte de se les reconnaître et de ne pas en rougir! Cette critique me fait rire; car, grâce à mes gros goûts, je me crois plus heureux qu’un autre, puisque je suis convaincu qu’ils me rendent susceptible de plus de plaisir. Heureux ceux qui, sans nuire à personne, savent s’en procurer, et insensés ceux qui s’imaginent que le Grand-Être puisse jouir des douleurs, des peines et des abstinences qu’ils lui offrent en sacrifice, et qu’il ne chérisse que les extravagants qui se les imposent. Dieu ne peut exiger de ses créatures que l’exercice des vertus dont il a placé le germe dans leur âme, et il ne nous a rien donné qu’à dessein de nous rendre heureux: amour-propre, ambition d’éloges, sentiment d’émulation, force, courage, et un pouvoir dont rien ne peut nous priver: c’est celui de nous tuer, si, après un calcul juste ou faux, nous avons le malheur d’y trouver notre compte. C’est la plus forte preuve de notre liberté morale que le sophisme a tant combattue. Cette faculté cependant est en horreur à toute la nature; et c’est avec raison que toutes les religions doivent la proscrire.
Un prétendu esprit fort me dit un jour que je ne pouvais me dire philosophe et admettre la révélation. Mais, si nous n’en doutons pas en physique, pourquoi ne l’admettrions-nous pas en matière de religion? Il ne s’agit que de la forme. L’esprit parle à l’esprit et non pas aux oreilles. Les principes de tout ce que nous savons ne peuvent qu’avoir été révélés à ceux qui nous les ont communiqués par le grand et suprême principe qui les contient tous. L’abeille qui fait sa ruche, l’hirondelle qui fait son nid, la fourmi qui construit sa cave et l’araignée qui ourdit sa toile, n’auraient jamais rien fait sans une révélation préalable et éternelle. Ou nous devons croire que la chose est ainsi, ou convenir que la matière pense. Mais comme nous n’osons pas faire tant d’honneur à la matière, tenons-nous en à la révélation.
Ce grand philosophe qui, après avoir étudié la nature, crut pouvoir chanter victoire en la reconnaissant pour Dieu, mourut trop tôt. S’il avait vécu quelque temps de plus, il ne serait pas allé beaucoup plus loin et son voyage n’aurait pas été long; se trouvant dans son auteur, il n’aurait plus pu le nier: in eo movemur et sumus. Il l’aurait trouvé inconcevable et ne s’en serait plus inquiété.
Dieu, grand principe de tous les principes et qui n’eut jamais de principe, pourrait-il lui-même se concevoir, si pour cela il avait besoin de connaître son propre principe?
O heureuse ignorance! Spinoza, le vertueux Spinoza, mourut avant de parvenir à la posséder. Il serait mort savant et en droit de prétendre à la récompense de ses vertus, s’il avait supposé son âme immortelle.
Il est faux qu’une prétention de récompense ne convienne pas à la véritable vertu et qu’elle porte atteinte à sa pureté; car tout au contraire, elle sert à la soutenir, l’homme étant trop faible pour vouloir n’être vertueux que pour se plaire à lui seul. Je tiens pour fabuleux cet Amphiaraüs qui vir bonus esse quam videri malebat. Je crois enfin qu’il n’y a point d’honnête homme au monde sans quelque prétention; et je vais parler de la mienne.
Je prétends à l’amitié, à l’estime et à la reconnaissance de mes lecteurs: à leur reconnaissance, si la lecture de mes Mémoires les instruit ou leur fait plaisir; à leur estime, si, me rendant justice, ils me trouvent plus de qualités que de défauts, et à leur amitié dès qu’ils m’en auront trouvé digne par la franchise et la bonne foi avec lesquelles je me livre à leur jugement sans nul déguisement et tel que je suis.
Ils trouveront que j’ai toujours aimé la vérité avec tant de passion, que souvent j’ai commencé par mentir afin de parvenir à la faire entrer dans des têtes qui n’en connaissaient pas les charmes. Ils ne m’en voudront pas lorsqu’ils me verront vider la bourse de mes amis pour fournir à mes caprices… [...]

On ne trouvera pas dans ces Mémoires toutes mes aventures; j’ai omis celles qui auraient pu déplaire aux personnes qui y eurent part, car elles y feraient mauvaise figure. Malgré ma réserve, on ne me trouvera parfois que trop indiscret, et j’en suis fâché. Si avant ma mort je deviens sage et que j’en aie le temps, je brûlerai tout: maintenant je n’en ai pas le courage. Si quelquefois on trouve que je peins certaines scènes amoureuses avec trop de détails, qu’on se garde de me blâmer, à moins qu’on ne me trouve un mauvais peintre puisqu’on ne saurait faire un reproche à ma vieille âme de ne savoir plus jouir que par réminiscence. La vertu, au reste, pourra sauter tous les tableaux dont elle serait blessée; c’est un avis que je crois devoir lui donner ici.

Je reviens pour la suite un peu plus tard…
Publié dans:Littérature italienne |on 26 septembre, 2006 |Pas de commentaires »

L’amour maternel, de Madame de Sévigné

A Montélimar, jeudi 5 octobre 1673

Voici un terrible jour, ma chère fille; je vous avoue que je n’en puis plus. je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, et combien il s’en faut qu’en marchant toujours de cette sorte, nous puissions jamais nous rencontrer. Mon cÅ“ur est en repos quand il est auprès de vous: c’est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire. Ce qui s’est passé ce matin me donne une douleur sensible, et me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons: je les ai senties et les sentirai longtemps. J’ai le cÅ“ur et l’imagination tout remplis de vous; je n’y puis penser sans pleurer et j’y pense toujours: de sorte que l’état où je suis n’est pas une chose soutenable; comme il est extrême, j’espère qu’il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours et je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois ne vous trouvent plus. Le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, jusqu’à ce que j’y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l’avenir que du passé. Je sais que votre absence m’a fait souffrir; je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire de vous voir. Il me semble que je ne vous ai point assez embrassée en partant: qu’avais-je à ménager? Je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse: je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan; je ne l’ai point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l’amitié qu’il a pour moi; j’en attendrai les effets sur tous les chapitres: il y en a où il a plus d’intérêt que moi, quoique j’en sois plus touchée que lui. Je suis déjà dévorée de curiosité; je n’espère plus de consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous. Dieu me fasse la grâce de l’aimer quelque jour comme je vous aime. Je songe aux pichons; je suis toute pétrie de Grignan; je tiens partout. Jamais un voyage n’a été aussi triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot.

Adieu, ma chère enfant, aimez-moi toujours: hélas! nous revoilà dans les lettres. Assurez Monsieur l’Archevêque de mon respect, et embrassez le Coadjuteur; je vous recommande à lui. Nous avons encore dîné à vos dépens. Voilà Monsieur de Saint-Geniez qui vient me consoler. Ma fille plaignez-moi de vous avoir quittée.

Mme de Sevigne.jpg Madame de S̩vign̩ (1626 Р1696)

Publié dans:Littérature française |on 23 septembre, 2006 |Pas de commentaires »

Delfica, de Gérard de Nerval

La connais-tu, Daphné, cette ancienne romance,
Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
Sous l’olivier, le myrte, ou les saules tremblants,
Cette chanson d’amour… qui toujours recommence?…

Reconnais-tu le Temple au péristyle immense,
Et les citrons amers où s’imprimaient tes dents,
Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,
Où du dragon vaincu dort l’antique semence...

Ils reviendront, ces Dieux que tu pleures toujours!
Le temps va ramener l’ordre des anciens jours;
La terre a tressailli d’un souffle prophétique…

Cependant la sibylle au visage latin
Est endormie encor sous l’arc de Constantin:
- Et rien n’a dérangé le sévère portique.


Delfica, de Gérard de Nerval dans Littérature française 6cariat3

Le portique des Caryatides, Athènes (de J.F. Bradu)


Gérard de Nerval est né à Paris en 1808 et y est mort en 1855.

Ce poème est un sonnet qui fait partie des douze rassemblés dans Les Chimères.

Publié dans:Littérature française |on 21 septembre, 2006 |Pas de commentaires »

Le Roi des Aulnes, de Goethe

Wer reitet so spät durch Nacht und Wind?
Es ist der Vater mit seinem Kind;
Er hat den Knaben wohl in dem Arm,
Er faßt ihn sicher, er hält ihn warm.

Mein Sohn, was birgst Du so bang dein Gesicht?
- Siehst Vater, Du den Erlkönig nicht?
Den Erlenkönig mit Kron und Schweif?
- Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif.

«Du liebes Kind, komm, geh mit mir!
Gar schöne Spiele spiel ich mit dir;
Manch bunte Blumen sind an dem Strand,
Meine Mutter hat manch gülden Gewand.
»

Mein Vater, mein Vater, und hörest Du nicht,
Was Erlenkönig mir leise verspricht?
- Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind;
In dürren Blättern säuselt der Wind.

«Willst, feiner Knabe, Du mit mir gehn?
Meine Töchter sollen dich warten schon;
Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn
Und wiegen und tanzen und singen dich ein.
»

Mein Vater, mein Vater, und siehst Du nicht dort
Erlkönigs Töchter am düstern Ort?
- Mein Sohn, mein Sohn, ich seh es genau:
Es scheinen die alten Weiden so grau.

«Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt;
Und bist Du nicht willig, so brauch ich Gewalt.
»
- Mein Vater, mein Vater, jetzt faßt er mich an!
Erlkönig hat mir ein Leids getan!

Dem Vater grauset’s, er reitet geschwind,
Er hält in den Armen das ächzende Kind,
Erreicht den Hof mit Mühe und Not;
In seinen Armen das Kind war tot.


Le Roi des Aulnes, de Goethe dans Littérature allemande summer-pond-bw

Brume matinale (de Lady Farrier)


Qui chevauche si tard dans la nuit et le vent?
C’est le père avec son enfant,
Il tient le jeune garçon dans ses bras,
Serré contre lui pour qu’il n’ait pas froid.

Mon fils, pourquoi caches-tu ainsi ton visage?
Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes?
Le roi des Aulnes avec sa couronne et sa traîne?
Mon fils, ce n’est qu’un trait de brume.

Cher enfant, viens donc avec moi!
Je jouerai à de bien jolis jeux avec toi,
Maintes fleurs de toutes les couleurs embellissent le rivage
Et ma mère a maintes parures d’or.

Mon père, mon père, n’entends-tu pas
Ce que le Roi des Aulnes me promet doucement?
Calme-toi, reste tranquille, mon enfant,
C’est le vent qui murmure dans les feuilles mortes.

Veux-tu, gentil garçon, venir avec moi?
Mes filles doivent déjà t’attendre,
Mes filles mènent la ronde nocturne,
Elles danseront et te berceront de leurs chants.

Mon père, mon père, ne vois-tu pas là-bas
Les filles du Roi des Aulnes cachées dans l’ombre?
Mon fils, mon fils, je le vois bien,
Les saules de la forêt semblent si gris.

Je t’aime, ton aimable figure me charme,
Et si tu ne veux pas me suivre, alors j’utiliserai la force!
Mon père, mon père, voilà qu’il me saisit!
Le Roi des Aulnes m’a fait mal.

Le père frissonne d’horreur, il presse son cheval,
Il tient dans ses bras l’enfant gémissant,
À grand-peine il parvient à la ferme;
Dans ses bras l’enfant était mort.


Voici une courte biographie de Goethe sur le site de la Comédie Française: http://www.comedie-francaise.fr/biographies/goethe.htm

Publié dans:Littérature allemande |on 18 septembre, 2006 |Pas de commentaires »

La complainte de Rutebœuf

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés ?
Je crois qu’ils sont trop clairsemés,
Ils ne furent pas bien semés
Et sont faillis.
De tels amis m’ont mal bailli,
Car dès que Dieu m’eut assailli
En maint côté,
N’en vis un seul en mon hôté :
Le vent, je crois, les a ôtés,
L’amour est morte.
Ce sont amis que vent emporte,
Et il ventait devant ma porte,
Aussi les emporta…


RutebÅ“uf est né (en Champagne ?) vers 1230. C’est un vagabond, un jongleur, un trouvère qui propose ses Å“uvres de château en château. Il dédaigne la poésie courtoise et chante sa vie de misère et d’errance. Il est l’auteur de Chansons de croisade, d’un poème dramatique Le Miracle de Théophile, de fabliaux, d’un roman Renart le Bestourné et de poésies personnelles. Il meurt à Paris vers 1285. (Sources : Le Petit Robert 2)
Publié dans:Littérature française |on 18 septembre, 2006 |Pas de commentaires »

Of Mice and Men, de John Steinbeck (Des souris et des hommes)

A FEW MILES south of Soledad, the Salinas River drops in close to the hillside bank and runs deep and green. The water is warm too, for it has slipped twinkling over the yellow sands in the sunlight before reaching the narrow pool. On one side of the river the golden foothill slopes curve up to the strong and rocky Galiban mountains, but on the valley side the water is lined with trees – willows fresh and green with every spring, carrying in their lower leaf junctures the debris of the winter’s flooding; and sycamores with mottled, white, recumbent limbs and branches that arch over the pool. On the sandy bank under the trees the leaves lie deep and so crisp that a lizard makes a great skittering if he runs among them. Rabbits come out of the brush to sit on the sand in the evening, and the damp flats are covered with the night tracks of ’coons, and with the spread pads of dogs from the ranches, and with the split-wedge tracks of deer that come to drink in the dark.

There is a path through the willows and among the sycamores, a path beaten hard by boys coming down from the ranches to swim in the deep pool, and beaten hard by tramps who come wearily down from the highway in the evening to jungle-up near water. In front of the low horizontal limb of a giant sycamore there is an ash pile made by many fires; the limb is worn smooth by men who have sat on it.

Evening of a hot day started the little wind to moving among the leaves. The shade climbed up the hills towards the top. On the sand banks the rabbits sat as quietly as little gray, sculptured stones. And then from the direction of the state highway came the sound of footsteps on crisp sycamore leaves. The rabbits hurried noiselessly for cover. A stilted heron labored up into the air and pounded down the river. For a moment the place was lifeless, and then two men emerged from the path and came into the opening by the green pool.

Of Mice and Men, de John Steinbeck (Des souris et des hommes) dans Littérature américaine salinas_river

Salinas River, Californie.


À quelques miles au sud de Soledad, la Salinas descend tout contre le flanc de la colline et coule, profonde et verte. L’eau est tiède aussi, car, avant d’aller dormir en un bassin étroit, elle a glissé, miroitante au soleil, sur les sables jaunes. D’un côté de la rivière, les versants dorés de la colline montent en s’incurvant jusqu’aux masses rocheuses des monts Galiban, mais, du côté de la vallée, l’eau est bordée d’arbres : des saules, d’un vert jeune quand arrive le printemps, et dont les feuilles inférieures retiennent à leurs intersections les débris déposés par les crues de l’hiver ; des sycomores aussi, dont le feuillage et les branches marbrées s’allongent et forment voûte au-dessus de l’eau dormante. Sur la rive sablonneuse, les feuilles forment, sous les arbres, un tapis épais et si sec que la fuite d’un lézard y éveille un long crépitement. Le soir, les lapins, quittant les fourrés, viennent s’asseoir sur le sable, et les endroits humides portent les traces nocturnes des ratons laveurs, les grosses pattes des chiens des ranches, et les sabots fourchus des cerfs qui viennent boire dans l’obscurité.

Il y a un sentier à travers les saules et parmi les sycomores, un sentier battu par les enfants qui descendent des ranches pour se baigner dans l’eau profonde, battu par les vagabonds qui, le soir, descendent de la grand-route, fatigués, pour camper sur le bord de l’eau. Devant la branche horizontale et basse d’un sycomore géant, un tas de cendre atteste les nombreux feux de bivouac ; et la branche est usée et polie par tous les hommes qui s’y sont assis. Au soir d’un jour très chaud, une brise légère commençait à frémir dans les feuilles. Sur les rives sablonneuses, les lapins s’étaient assis, immobiles, comme de petites pierres grises, sculptées. Et puis, du côté de la grand-route, un bruit de pas se fit entendre, parmi les feuilles sèches des sycomores. Furtivement, les lapins s’enfuirent vers leur gîte. Un héron guindé s’éleva lourdement et survola la rivière de son vol pesant. Toute vie cessa pendant un instant, puis deux hommes débouchèrent du sentier et s’avancèrent dans la clairière, au bord de l’eau verte.

Traduction de Maurice-Edgar Coindreau, traducteur de génie qui a révélé aux Français des auteurs comme Steinbeck, Faulkner, Hemingway

Publié dans:Littérature américaine |on 17 septembre, 2006 |Pas de commentaires »