Histoire de ma vie, de Casanova

Cultiver le plaisir des sens fut toujours ma principale affaire: je n’en eus jamais de plus importante. Me sentant né pour le beau sexe, je l’ai toujours aimé et m’en suis fait aimer tant que j’ai pu. J’ai aussi aimé la bonne chère avec transport, et j’ai toujours été passionné pour tous les objets qui ont excité ma curiosité.
J’ai eu des amis qui m’ont fait du bien, et le bonheur de pouvoir en toute occasion leur donner des preuves de ma reconnaissance. J’ai eu aussi de détestables ennemis qui m’ont persécuté, et que je n’ai pas exterminés parce qu’il n’a pas été en mon pouvoir de le faire. Je ne leur eusse jamais pardonné, si je n’eusse oublié le mal qu’ils m’ont fait. L’homme qui oublie une injure ne la pardonne pas, il oublie; car le pardon part d’un sentiment héroïque, d’un cÅ“ur noble, d’un esprit généreux, tandis que l’oubli vient d’une faiblesse de mémoire, ou d’une nonchalance, amie d’une âme pacifique, et souvent d’un besoin de calme et de tranquillité; car la haine, à la longue, tue le malheureux qui se plaît à la nourrir.
Si l’on me nomme sensuel, on aura tort, car la force de mes sens ne m’a jamais fait négliger mes devoirs quand j’en ai eu. Par la même raison, on n’aurait jamais dû traiter Homère d’ivrogne:
Laudibus arguitur vini vinosus Homerus.
J’ai aimé les mets au haut goût: le pâté de macaroni fait par un bon cuisinier napolitain, l’ogliopotrida des Espagnols, la morue de Terre-Neuve bien gluante, le gibier au fumet qui confine et les fromages dont la perfection se manifeste quand les petits êtres qui s’y forment commencent à devenir visibles. Quant aux femmes, j’ai toujours trouvé suave l’odeur de celles que j’ai aimées.
Quels goûts dépravés! dira-t-on: quelle honte de se les reconnaître et de ne pas en rougir! Cette critique me fait rire; car, grâce à mes gros goûts, je me crois plus heureux qu’un autre, puisque je suis convaincu qu’ils me rendent susceptible de plus de plaisir. Heureux ceux qui, sans nuire à personne, savent s’en procurer, et insensés ceux qui s’imaginent que le Grand-Être puisse jouir des douleurs, des peines et des abstinences qu’ils lui offrent en sacrifice, et qu’il ne chérisse que les extravagants qui se les imposent. Dieu ne peut exiger de ses créatures que l’exercice des vertus dont il a placé le germe dans leur âme, et il ne nous a rien donné qu’à dessein de nous rendre heureux: amour-propre, ambition d’éloges, sentiment d’émulation, force, courage, et un pouvoir dont rien ne peut nous priver: c’est celui de nous tuer, si, après un calcul juste ou faux, nous avons le malheur d’y trouver notre compte. C’est la plus forte preuve de notre liberté morale que le sophisme a tant combattue. Cette faculté cependant est en horreur à toute la nature; et c’est avec raison que toutes les religions doivent la proscrire.
Un prétendu esprit fort me dit un jour que je ne pouvais me dire philosophe et admettre la révélation. Mais, si nous n’en doutons pas en physique, pourquoi ne l’admettrions-nous pas en matière de religion? Il ne s’agit que de la forme. L’esprit parle à l’esprit et non pas aux oreilles. Les principes de tout ce que nous savons ne peuvent qu’avoir été révélés à ceux qui nous les ont communiqués par le grand et suprême principe qui les contient tous. L’abeille qui fait sa ruche, l’hirondelle qui fait son nid, la fourmi qui construit sa cave et l’araignée qui ourdit sa toile, n’auraient jamais rien fait sans une révélation préalable et éternelle. Ou nous devons croire que la chose est ainsi, ou convenir que la matière pense. Mais comme nous n’osons pas faire tant d’honneur à la matière, tenons-nous en à la révélation.
Ce grand philosophe qui, après avoir étudié la nature, crut pouvoir chanter victoire en la reconnaissant pour Dieu, mourut trop tôt. S’il avait vécu quelque temps de plus, il ne serait pas allé beaucoup plus loin et son voyage n’aurait pas été long; se trouvant dans son auteur, il n’aurait plus pu le nier: in eo movemur et sumus. Il l’aurait trouvé inconcevable et ne s’en serait plus inquiété.
Dieu, grand principe de tous les principes et qui n’eut jamais de principe, pourrait-il lui-même se concevoir, si pour cela il avait besoin de connaître son propre principe?
O heureuse ignorance! Spinoza, le vertueux Spinoza, mourut avant de parvenir à la posséder. Il serait mort savant et en droit de prétendre à la récompense de ses vertus, s’il avait supposé son âme immortelle.
Il est faux qu’une prétention de récompense ne convienne pas à la véritable vertu et qu’elle porte atteinte à sa pureté; car tout au contraire, elle sert à la soutenir, l’homme étant trop faible pour vouloir n’être vertueux que pour se plaire à lui seul. Je tiens pour fabuleux cet Amphiaraüs qui vir bonus esse quam videri malebat. Je crois enfin qu’il n’y a point d’honnête homme au monde sans quelque prétention; et je vais parler de la mienne.
Je prétends à l’amitié, à l’estime et à la reconnaissance de mes lecteurs: à leur reconnaissance, si la lecture de mes Mémoires les instruit ou leur fait plaisir; à leur estime, si, me rendant justice, ils me trouvent plus de qualités que de défauts, et à leur amitié dès qu’ils m’en auront trouvé digne par la franchise et la bonne foi avec lesquelles je me livre à leur jugement sans nul déguisement et tel que je suis.
Ils trouveront que j’ai toujours aimé la vérité avec tant de passion, que souvent j’ai commencé par mentir afin de parvenir à la faire entrer dans des têtes qui n’en connaissaient pas les charmes. Ils ne m’en voudront pas lorsqu’ils me verront vider la bourse de mes amis pour fournir à mes caprices… [...]

On ne trouvera pas dans ces Mémoires toutes mes aventures; j’ai omis celles qui auraient pu déplaire aux personnes qui y eurent part, car elles y feraient mauvaise figure. Malgré ma réserve, on ne me trouvera parfois que trop indiscret, et j’en suis fâché. Si avant ma mort je deviens sage et que j’en aie le temps, je brûlerai tout: maintenant je n’en ai pas le courage. Si quelquefois on trouve que je peins certaines scènes amoureuses avec trop de détails, qu’on se garde de me blâmer, à moins qu’on ne me trouve un mauvais peintre puisqu’on ne saurait faire un reproche à ma vieille âme de ne savoir plus jouir que par réminiscence. La vertu, au reste, pourra sauter tous les tableaux dont elle serait blessée; c’est un avis que je crois devoir lui donner ici.

Je reviens pour la suite un peu plus tard…
Publié dans : Littérature italienne |le 26 septembre, 2006 |Pas de Commentaires »

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