Archive pour le 24 octobre, 2006

Collage, d’Alphonse Allais

Le Dr Joris Abraham W. Snowdrop, de Pigtown (U.S.A.), était arrivé à l’âge de cinquante-cinq ans, sans que personne de ses parents ou amis eût pu l’amener à prendre femme.

L’année dernière, quelques jours avant Noël, il entra dans le grand magasin du 37th Square (Objets artistiques en Banaloïd), pour y acheter ses cadeaux de Christmas.

La personne qui servait le docteur était une grande jeune fille rousse, si infiniment charmante qu’il en ressentit le premier trouble de toute sa vie. À la caisse, il s’informa du nom de la jeune fille.

– Miss Bertha.

Il demanda à miss Bertha si elle voulait l’épouser. Miss Bertha répondit que, naturellement (of course), elle voulait bien.

Quinze jours après cet entretien, la séduisante miss Bertha devenait la belle «mistress» Snowdrop.

En dépit de ses cinquante-cinq ans, le docteur était un mari absolument présentable. De beaux cheveux d’argent encadraient sa jolie figure toujours soigneusement rasée. Il était fou de sa jeune femme, aux petits soins pour elle et d’une tendresse touchante.

Pourtant, le soir des noces, il lui avait dit avec une tranquillité terrible:

– Bertha, si jamais vous me trompez, arrangez-vous de façon que je l’ignore.

Et il avait ajouté:

РDans votre int̩r̻t.

Le Dr Snowdrop, comme beaucoup de médecins américains, avait en pension chez lui un élève qui assistait à ses consultations et l’accompagnait dans ses visites, excellente éducation pratique qu’on devrait appliquer en France. On verrait peut-être baisser la mortalité qui afflige si cruellement la clientèle de nos jeunes docteurs.

L’élève de M. Snowdrop, George Arthurson, joli garçon d’une vingtaine d’années, était le fils d’un des plus vieux amis du docteur, et ce dernier l’aimait comme son propre fils.

Le jeune homme ne fut pas insensible à la beauté de miss Bertha, mais, en honnête garçon qu’il était, il refoula son sentiment au fond de son cœur et se jeta dans l’étude pour occuper ses esprits.

Bertha, de son côté, avait aimé George tout de suite, mais, en épouse fidèle, elle voulut attendre que George lui fasse la cour le premier. Ce manège ne pouvait durer bien longtemps, et un beau jour George et Bertha se trouvèrent dans les bras l’un de l’autre.

Honteux de sa faiblesse, George se jura de ne pas recommencer, mais Bertha s’était juré le contraire.

Le jeune homme la fuyait; elle lui écrivit des lettres d’une passion débordante: «…Être toujours avec toi; ne jamais nous quitter, de nos deux êtres ne faire qu’un être!…»

La lettre où flamboyait ce passage tomba dans les mains du docteur qui se contenta de murmurer:

– C’est très faisable.

Le soir même, on dîna à White Oak Park, une propriété que le docteur possédait aux environs de Pigtown.

Pendant le repas, une étrange torpeur, invincible, s’empara des deux amants.

Aidé de Joe, un nègre athlétique, qu’il avait à son service depuis la guerre de Sécession, Snowdrop déshabilla les coupables, les coucha sur le même lit et compléta leur anesthésie grâce à un certain carbure d’hydrogène de son invention.

Il prépara ses instruments de chirurgie aussi tranquillement que s’il se fût agi de couper un cor à un Chinois.

Puis avec une dextérité vraiment remarquable, il enleva, en les désarticulant, le bras droit et la jambe droite de sa femme.

À George, par la même opération, il enleva le bras gauche et la jambe gauche.

Sur toute la longueur du flanc droit de Bertha, sur toute la longueur du flanc gauche de George, il préleva une bande de peau large d’environ trois pouces.

Alors, rapprochant les deux corps de façon que les deux plaies vives coïncidassent, il les maintint collés l’un à l’autre, très fort, au moyen d’une longue bande de toile qui faisait cent fois le tour des jeunes gens.

Pendant toute l’opération, Bertha ni George n’avaient fait un mouvement.

Après s’être assuré qu’ils étaient dans de bonnes conditions, le docteur leur introduisit dans l’estomac, grâce à la sonde œsophagienne, du bon bouillon et du bordeaux vieux.

Sous l’action du narcotique habilement administré, ils restèrent ainsi quinze jours sans reprendre connaissance.

Le seizième jour, le docteur constata que tout allait bien.

Les plaies des épaules et des cuisses étaient cicatrisées.

Quant aux deux flancs, ils n’en formaient plus qu’un.

Alors Snowdrop eut un éclair de triomphe dans les yeux et suspendit les narcotiques.

Réveillés en même temps, Georges et Bertha se crurent le jouet de quelque hideux cauchemar.

Mais ce fut bien autrement terrible quand ils virent que ce n’était pas un rêve.

Le docteur ne pouvait s’empêcher de sourire à ce spectacle.

Quant à Joe, il se tenait les côtes.

Bertha surtout poussait des hurlements d’hyène folle.

– De quoi vous plaignez-vous, ma chère amie? interrompit doucement Snowdrop. Je n’ai fait qu’accomplir votre vÅ“u le plus cher: Être toujours avec toi; ne jamais nous quitter; de nos deux êtres ne faire qu’un être…

Et, souriant finement, le docteur ajouta:

– C’est ce que les Français appellent un collage.

instrumentsdechirurgien.jpg
Instruments de chirurgien

Publié dans:Littérature française |on 24 octobre, 2006 |Pas de commentaires »

Éloge de la Folie, d’Érasme

XLVII. – Je n’attends point de veaux; je ne me mets pas en colère; je ne réclame pas d’offrande expiatoire pour un détail omis dans un rite. Je ne remue point ciel et terre, si l’on a convié les autres Dieux, en me laissant à la maison ou si l’on ne m’a pas admise à flairer l’odeur des victimes. Sur ce point, les divinités sont tellement exigeantes qu’on a plus d’avantage et de sécurité à les négliger qu’à les servir; il y a comme cela des hommes de caractère si fâcheux et si faciles à irriter, qu’il vaudrait mieux les ignorer complètement que de les avoir pour amis.

Mais personne, dit-on, n’offre de sacrifice à la Folie, ni ne lui élève de temple. C’est exact, et cette ingratitude, je vous l’ai dit, m’étonne assez; mais, je suis indulgente et je prends la chose du bon côté. Je ne tiens même pas à tout cela. Que me ferait un peu d’encens ou de farine sacrée, un bouc, une truie, alors que partout où sont des hommes, j’obtiens un culte que même les théologiens tiennent pour excellent? Faudrait-il, par hasard, jalouser Diane parce qu’on l’honore avec du sang humain? Je me trouve, moi, parfaitement servie par chacun et en tout lieu, lorsque les cÅ“urs me possèdent, lorsque les mÅ“urs me reflètent et lorsque la vie est à mon image.

Cette façon de pratiquer un culte n’est pas fréquente parmi les chrétiens. La plupart présentent à la Vierge, mère de Dieu, un petit cierge, en plein jour, qui ne lui sert de rien. Mais qu’il y en a peu à s’efforcer d’imiter ses vertus, la chasteté, la modestie, l’amour des choses divines! C’est pourtant là le culte véritable, de beaucoup le plus agréable aux habitants du Ciel. Pourquoi, au surplus, désirerais-je un temple, disposant du plus beau de tous, puisque j’ai l’univers? Partout où il y a des hommes, j’ai des fidèles. Je ne suis pas assez sotte pour demander des figurations sculptées ou peintes, tout à fait inutiles à mon culte. De niais et grossiers dévots adorent, à la place des Dieux, leurs images; il arrive pareillement à un mortel d’être supplanté par son représentant. Pour moi, je compte autant de statues qu’il y a d’hommes, puisque, même involontairement, ils sont ma vivante image. Les autres Dieux ne peuvent donc point m’inspirer d’envie, pour posséder chacun sur la terre sa chapelle et ses jours de dévotion; tels sont à Rhodes, Phébus; à Chypre, Vénus; à Argos, Junon; à Athènes, Minerve; sur le mont Olympe, Jupiter; à Tarente, Neptune; à Lampsaque, Priape. À moi, c’est dans tout l’univers que des victimes bien plus précieuses sont offertes continuellement.

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La Nef des Fous (de Sébastien Brant)

Publié dans:Littérature hollandaise |on 24 octobre, 2006 |Pas de commentaires »

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