Archive pour le 4 décembre, 2006

Le Démon marié, de Machiavel

On trouve parmi les anciennes annales de Flo­rence une histoire à laquelle on a d’abord as­sez de peine à ajouter foi; mais les circonstances en sont si notables et si pressantes, que l’esprit est enfin contraint de s’y rendre, car les personnes et les familles y sont nommées, et quelques-unes sont encore présentement si considérables, qu’on n’aurait pas osé les comprendre en cette relation, si elle n’était fort authentique; et l’histoire en se­rait périe avec le temps si la vérité ne l’avait défendue contre l’oubli. Un homme de probité de cette ville-là (je ne feindrai point de dire que c’est le fameux Machiavel) en a laissé des mémoires qu’il dit avoir reçus de Rodéric même, qui est le héros de la pièce.

 

Il dit donc que du temps que Florence était une république, une infinité de gens allaient en en­fer pour être morts en péché mortel, et qu’à leur entrée dans ce malheureux séjour, presque tous se plaignaient qu’ils n’étaient tombés en ce malheur que pour avoir épousé des femmes insupporta­bles; que les juges infernaux en étaient fort éton­nés, et qu’ils ne pouvaient qu’à peine croire que la malignité des femmes fût si grande et que l’accusation en fût véritable. Mais comme depuis long­temps on ne leur disait autre chose, et que presque tous les damnés s’accordaient dans cette accusation, ils en firent leur rapport à Lucifer, qui jugea que la chose était digne d’en faire information; il vou­lut être éclairci de la vérité, et pour cet effet, ayant sur-le-champ assemblé son conseil, il leur dit ces paroles:

 

«Messieurs, encore que ma puissance soit ab­solue et arbitraire dans ce royaume sombre, et que je ne sois obligé par aucune loi ni coutume de prendre sur mes affaires l’avis de personne, néan­moins, comme il y a plus de sagesse à prendre conseil qu’à le négliger, je vous ai fait venir pour prendre vos sentiments sur une chose que je trouve très-importante, et qui pourrait procurer quelque blâme à mon gouvernement si je la lais­sais passer sans en découvrir la vérité. Tous les hommes qui viennent ici ne se plaignent que de leurs femmes; ils les accusent constamment d’ê­tre la seule cause de leur perte. Cela me parait impossible; mais pourtant je crains, d’une part, de passer pour ridicule en accordant ma créance à ce rapport, et, d’autre part, d’être blâmé de négli­gence si je ne m’en informe à fond et diligemment. Dites-moi donc, je vous prie, ce que vous pensez que je doive faire en cette occasion.»

 

La chose parut à tous de conséquence, et ils convinrent d’abord qu’il fallait par tous moyens découvrir si les plaintes des hommes mécontents de leurs mariages étaient fondées sur la vérité; mais ils ne furent pas d’accord sur les mesures qu’il fallait prendre pour n’y être pas trompé. Les uns opinèrent qu’il fallait envoyer sur la terre un démon en forme humaine, qui connût par lui-même du fait pour en faire ensuite son rapport; les autres disaient qu’on pourrait savoir la chose sans se mettre si fort en frais, et qu’il n’y avait qu’à redoubler la torture à plusieurs âmes de dif­férentes espèces, pour leur faire avouer la vérité. Cet avis trop cruel fut rejeté, parce qu’on assura que les tourments étaient une mauvaise voie pour savoir la vérité, et qu’au contraire ils faisaient toujours mentir: ceux qui ne pouvaient les souffrir, pour s’en délivrer, et ceux qui étaient assez forts pour les endurer, par la gloire qui flattait leur orgueil d’avoir résisté aux plus rudes peines; mais on ajouta que, s’il s’agissait de tirer de l’âme d’une femme damnée la vérité par force de tourments, on y perdrait sa peine, vu que son obstination à résister à son devoir, étant déjà invincible durant sa vie, se trouverait encore confirmée et endur­cie en enfer. C’est pourquoi il fut résolu, à la pluralité des voix, qu’on députerait un de la troupe en l’autre monde, pour y voir de ses propres yeux la vérité de ce qui s’y passait.

 

Mais personne ne s’offrant pour cet emploi, on tira au sort, et il tomba sur Belfégor, l’un des prin­cipaux ministres de cette cour, et qui, d’archange avant sa chute du ciel, était devenu archidiable. Il ne prit cette commission qu’à regret; mais il fut contraint d’obéir, et s’engagea à pratiquer et faire exactement tout ce qui avait été résolu dans le con­seil. Il avait été ordonné que celui qui serait dé­puté recevrait du trésor cent mille ducats pour aller sur la terre en forme humaine, et qu’étant là il prendrait une femme, avec laquelle il serait obligé de tenir ménage durant dix ans, au bout desquels, feignant de mourir, il abandonnerait son corps et viendrait rendre compte à ses supérieurs de l’expérience qu’il aurait faite des fatigues et des peines du mariage. On lui déclara encore que pendant tout ce temps il serait soumis à toutes les disgrâces, à toutes les passions et à toutes les fai­blesses d’esprit auxquelles les mortels sont sujets, même à l’ignorance, à la pauvreté et à la perte de la liberté, à moins qu’il ne s’en sût défendre par la force ou par adresse. Belfégor vint en ce monde ayant accepté ces conditions et reçu l’argent, et s’étant promptement mis en équipage, il arriva à Florence avec une suite magnifique. Il y fut reçu avec beaucoup de courtoisie, et il y établit son domicile par préférence à toutes les autres villes de la terre, comme celle qu’il jugea plus propre à faire valoir son argent et où l’usure se pratique le mieux. Il se fit appeler Rodéric de Castille, et se logea près du bourg de Tous les Saints; et afin qu’on ne s’arrêtât pas à s’informer plus amplement de sa qualité, il déclara qu’il était Espagnol, d’une naissance assez médiocre; mais qu’ayant voyagé en Syrie, il avait négocié dans la ville d’Alep, où il avait gagné tout son bien, et que, s’étant voulu retirer, il était venu en Italie, résolu de s’y établir et de s’y marier, comme étant un pays plus poli que l’Asie et plus conforme à son humeur. Comme il s’était fait un corps à sa manière, il était beau et de bonne mine; il paraissait être à la fleur de son âge; et ayant dans peu de jours fait connaissance avec les principaux de la ville et fait montre de ses richesses et de sa libéralité, témoignant à tout le monde une extrême honnêteté et une grande douceur, plusieurs des nobles qui avaient peu de biens et beaucoup d’enfants s’empressèrent de le caresser et de rechercher son alliance; mais il préféra à toutes les autres femmes Honorie, fille d’Améric Donati, une des plus belles de Florence, et qu’il crut mieux lui convenir.

 

Le seigneur Donati était sans doute d’une très noble famille, et fort considéré dans sa ville; mais, ayant encore trois autres filles, aussi prêtes à marier que leur aînée, et trois fils hommes faits, on peut dire qu’il était très pauvre par rapport à sa qualité et au rang qu’il était obligé de tenir, et par sa nombreuse famille.

 

Rodéric n’oublia rien pour rendre ses noces pompeuses et magnifiques; tout y fut éclatant et splendide, et la fête en fut très galante; et comme, suivant la loi à lui imposée, il devait être sujet à toutes les passions des hommes, il eut l’ambition de rechercher les honneurs et les applaudissements publics. Il était avide de louanges; il aimait le faste, et cette passion lui fit faire de grandes dépenses. D’autre part, il prit tant d’amour pour Honorie, qu’il ne pouvait vivre sans elle, et s’il la voyait triste ou mécontente, c’était assez pour le désespé­rer. Elle avait porté dans la maison de son mari, avec sa noblesse et sa beauté, un orgueil si inso­lent, que celui de Lucifer même n’était rien en comparaison; et Rodéric, qui avait éprouvé l’un et l’autre, trouvait que celui de sa femme l’em­portait de beaucoup; mais cet orgueil alla bien plus loin quand elle s’aperçut que Rodéric l’aimait éperdument: elle se mit en tête de le gouverner ab­solument, et de se donner une autorité sans me­sure; elle lui commandait donc de faire les choses les plus difficiles, ou de s’abstenir des plus agréa­bles; et sans avoir ni compassion ni respect pour lui, s’il s’avisait de lui refuser quoi que ce fût, elle l’accablait d’injures et d’outrages, à quoi elle joi­gnait un mépris si déclaré que le pauvre diable en mourait de chagrin.

 

Ce ne fut pas tout: pour le gourmander davan­tage, elle feignit d’en être jalouse; mais la feinte dura peu, parce qu’elle le devint tout de bon. Ro­déric était assez solitaire; il sortait peu, méprisant les divertissements vulgaires, auxquels il préférait l’étude et la lecture; il était officieux, et, s’intri­guant dans les affaires de ses amis, il accommo­dait leurs différends et leur donnait de bons con­seils pour finir leurs procès. On pouvait dire de lui, sans mentir, que c’était un bon diable.

 

Cette conduite attirait chez lui force gens de toutes qualités et de tout sexe; il y venait des veuves, il y venait des religieux, il y venait des gens d’affaires. Honorie était incessamment aux écoutes, voulant savoir tout ce qui se passait; elle avait même fait percer la porte du cabinet de Ro­déric, afin de voir ceux ou celles qui conversaient avec lui; mais le trou en était presque impercep­tible; il n’était su que d’elle. Par cet endroit elle pouvait entrevoir ce qui se passait, ou entendre quelque chose des conversations, qu’elle tournait toujours en mauvaise part, quelque innocentes qu’elles fussent; et, non contente de cette imper­tinente curiosité, qu’on ne saurait trop condamner en une femme, elle avait l’impudence de déclarer à son mari qu’elle avait vu et ouï tout ce qu’il avait fait, tout ce qu’il avait dit, et de lui faire là­-dessus son procès sans miséricorde, sans vouloir écouter ses raisons; et plus le bonhomme s’effor­çait de se justifier, plus elle le déclarait coupable, abusant ainsi de sa bonne foi et de sa patience.

 

Comme il est difficile qu’en écoutant de la sorte on puisse bien entendre tout ce qui se dit et con­naître l’intention de ceux qui parlent, Honorie en soupçonnait plus qu’elle n’en comprenait; et comme son mauvais naturel la portait à de malicieuses explications, elle crut tout de bon que son mari manquait à la foi conjugale, ce qu’elle crut encore avoir reconnu à d’autres marques; mais ne sachant à qui appliquer ses soupçons, elle mit toute son étude à découvrir les intrigues mari­tales, et n’y épargna ni soin ni dépense. Pour cet effet elle tâcha de gagner tous les domestiques pour observer Rodéric, et disposa même un de ses frères pour l’accompagner partout, sous pré­texte de lui faire honneur, afin qu’il ne pût faire un pas ni un mouvement dont elle ne fût in­formée.

 

Le frère ni les domestiques ne purent jamais rien découvrir de ce qu’elle souhaitait; la con­duite de Rodéric était sage, et il se comporta tou­jours si honnêtement en leur présence, qu’ils ne purent se dispenser d’en faire de louables rap­ports. Les démons sont chastes naturellement, et celui-ci, quoique soumis aux passions humaines, n’eut jamais de faible du côté de l’amour que pour sa femme. Honorie ne fut pas satisfaite du rapport de son frère, ni de celui des domestiques; elle crut qu’ils étaient négligents ou gagnés par son mari: cela fut cause qu’elle rompit avec ce frère, et qu’elle chassa tous les domestiques, en la pré­sence même de Rodéric, qui n’eut jamais la force de révoquer ce bannissement, quoique injuste, et que, parmi les domestiques, il s’en trouvât de bons et de fidèles, tant il craignait d’irriter cette femme, qui le bravait impunément. Les démons mêmes qu’il avait amenés avec lui pour le servir en forme humaine, comme domestiques affidés, furent si mal traités et si longtemps, qu’ils quit­tèrent comme les autres, et aimèrent mieux re­tourner en enfer que de demeurer avec elle. Le changement de domestiques donna lieu à d’autres ombrages et à d’autres querelles, si l’on peut ap­peler ainsi une persécution où la femme insultait incessamment, et le mari souffrait tout sans rien dire. Elle voulut gagner à elle le monde nouveau qu’elle avait fait; la première leçon qu’elle leur donnait était d’être toujours de son parti contre son mari, de ne rien faire de ce qu’il comman­derait sans qu’elle l’eût examiné et permis, et de prendre garde à ses déportements, dont elle vou­lait être informée sur-le-champ, à peine d’être chassés. C’était autant d’espions qu’elle voulait avoir auprès de ce pauvre mari, dont elle disait tout le mal qu’elle pouvait, se plaignant toujours et n’étant contente d’aucune démarche qu’il pût faire.

 

Les domestiques, prévenus contre Rodéric, em­ployaient les premiers jours à observer sa con­duite, en laquelle ne voyant rien que d’honnête et de raisonnable, les plus sages n’en faisaient au­cun rapport à Honorie qui ne fût à sa louange; cela ne lui plaisait pas, et lui donnait lieu de les quereller premièrement, et quelquefois de les battre de ses propres mains, et ensuite de les chasser honteusement et avec scandale, les accu­sant ouvertement, quoique faussement, ou de larcin ou de débauche, et en secret d’être du parti de son mari, qui les avait gagnés, ce qu’elle appe­lait être du mauvais parti et du plus faible.

 

Les serviteurs ou servantes qui valaient le moins étaient caressés pourvu qu’ils applaudissent à la dame et qu’ils entrassent dans ses sentiments, méprisant Rodéric, et disant du mal de lui; elle les y forçait même souvent, et d’avouer des cho­ses qu’ils ne savaient pas, comme s’ils les eussent vues, à peine d’être chassés comme les premiers; et l’artificieuse femme, qui voulait justifier ses violences et son orgueil auprès de ses parents et de ses amis, appelait en témoignage devant eux ces serviteurs corrompus, qui blâmaient la con­duite de Rodéric et donnaient gain de cause à sa femme. Ces gens ne manquaient pas de se préva­loir des folies de la femme et de la patience du mari; ils volaient impunément l’un et l’autre, et dissipaient leur bien avec fureur. Honorie, s’en apercevant enfin, était contrainte de changer en­core de domestiques, et cela arriva si souvent, qu’en une seule année elle eut plus de cinquante femmes de chambre différentes, les unes après les autres, dont les plus vertueuses méritaient le fouet par les mains du bourreau.

 

Honorie n’en demeura pas là: elle voulut jouer et recevoir des joueurs chez elle; il en vint beau­coup de tout sexe, de toute âge et de toutes qua­lités; le bon accueil qu’elle leur fit, et son peu d’adresse au jeu, les attira. Elle perdait presque toujours, et souvent de grosses sommes; à cela elle joignait de fréquents cadeaux et des repas magnifiques, ce qui consuma beaucoup au pau­vre Rodéric, car ses revenus n’y suffisaient pas. Sa patience fut encore la même sur ce chapitre; il n’en osait rien témoigner, et s’il lui échappait d’en toucher quelque chose dans leur conversa­tion particulière, c’était une querelle aussi forte que sur le chapitre de la jalousie. «Quoi! disait Honorie, blâmer mon jeu, qui m’attire tant d’honnêtes gens, et où je gagne beaucoup! Veut-il donc me traiter en petite bourgeoise et me renfermer dans une chambre noire? Ce divertissement inno­cent, dont je ne me soucie, ne l’admettant que par complaisance, empêche-t-il que je ne veille sur ma famille et sur les affaires domestiques? Trou­vera-t-on une maison à Florence mieux réglée que la nôtre, et où toutes chose soient mieux en or­dre, et le tout par mes soins? Aimerait-il mieux que je fisse l’amour comme telle et telle (notam­ment plusieurs dames de sa ville, plus honnêtes qu’elle, et dont néanmoins elle déchirait impi­toyablement la réputation)?» C’est l’humeur des joueuses, lesquelles, pour élever leur conduite sur celle des femmes qui sont assez sages pour n’aimer pas le jeu, les accusent de galanterie, leur maxime étant qu’une femme doit jouer ou faire l’amour. Mais celles qui étaient les plus maltraitées par Honorie étaient les amies de Rodéric: car la jalousie, se joignant à l’inclination maligne de mé­dire, ajoutait à leur égard tout ce que la fureur lui pouvait inspirer. Elle n’épargnait pas même ses proches parentes qui croyaient devoir quelque affection et de la confiance à Rodéric, à cause de l’alliance; c’était contre celles-là qu’elle se dé­chaînait davantage. Un jour qu’étant à table avec son mari, elle avait entamé cette matière avec tant de véhémence, et qu’elle parlait contre une de ses parentes comme une dissolue et qui n’avait nulle pudeur, avec des circonstances, lesquelles, bien que fausses et inventées, ne laissaient pas de faire horreur: «Mais, Madame, lui dit son mari, peut-­on penser ce que vous dites de son prochain, sans en avoir aucune preuve? Est-ce par votre expé­rience que vous jugez si mal de la vertu de votre sexe? On ne devrait soupçonner autrui que des faiblesses dont on est capable: pensez-vous que Dieu vous ait favorisée d’un privilège spécial? Et quand vous voulez qu’on le croie prodigue de chasteté envers vous, est-il à présumer qu’il en soit avare envers les autres femmes?» Honorie, révoquant à injure ce qu’on venait de lui dire, s’échappa contre son mari d’une force à perdre toute considération; elle lui dit qu’il soutenait toujours le mauvais parti; que c’était une preuve qu’il aimait la débauche, et qu’il avait de mauvai­ses habitudes avec celle dont elle avait parlé; qu’elle les ferait repentir tous deux; qu’elle pu­blierait partout leur commerce. Et Rodéric, ne pouvant plus souffrir que l’innocence de cette dame fût plus longtemps outragée, la pria de se taire, et d’un ton ferme ajouta que la vertu de la dame était sans reproche; qu’il n’endurerait pas qu’elle fût ainsi maltraitée par le poison de la médisance; qu’elle valait plus qu’Honorie, laquelle il croyait elle-même si faible, que, si sa vertu n’était à l’abri de son peu de mérite, son honneur serait de longtemps plus ébranlé que de raison; qu’elle était un tyran sans miséricorde, qui exi­geait un tribut de patience des gens qui lui en devaient le moins. Il n’en fallait pas tant pour porter la fureur de cette femme jusqu’au dernier excès: elle leva la main contre son mari, qui évita le coup; mais elle lui jeta certain meuble par la tête qui l’atteignit un peu. Il ne put en­durer cette dernière insulte sans repousser l’in­jure, et il allait se venger, peut-être assez rude­ment, lorsqu’un voisin, qui vivait familièrement avec eux, survint inopinément. Rodéric s’arrêta à sa vue, et fit même signe à Honorie de se taire; mais c’était le moyen de la faire crier davantage. Elle déclama de nouveau contre son mari; elle l’accusa de l’avoir battue; elle inventa mille faus­setés pour le décrier, et enfin elle ne se tut qu’à faute d’haleine, qui lui manqua plutôt que sa rage, et qui la fit retirer.

 

Ce voisin officieux n’approuva pas ces cla­meurs; mais, ne pouvant s’empêcher de croire quelque chose de ce qu’elle avait supposé, il entra dans ses intérêts et disposa aisément Rodéric à la paix, de peur du scandale, qu’il craignait, et qui aurait infailliblement suivi une aventure aussi surprenante.

 

Honorie ne fut pas si traitable ni si timide; elle aimait à scandaliser son mari et à le traduire en ridicule; elle en vint à bout, et dans peu de temps tout le quartier se divertit de cette querelle, plai­gnant la femme, qu’on supposait avoir été battue, et blâmant Rodéric d’avoir osé la frapper.

 

Il y eut pourtant enfin quelque réconciliation, et Rodéric, agissant de bonne foi, en usa selon sa coutume, c’est-à-dire comme le meilleur mari du monde, souffrant tout et ne disant rien. Cette méchante femme en abusa plus que jamais, et ré­solut de s’enrichir avec ses parents aux dépens du bon homme.

 

Elle commença par lui enlever toutes ses pier­reries et sa vaisselle d’argent; après cela elle di­vertit ses meubles les plus précieux, dont il ne savait ni le nombre ni l’importance; et enfin, le flattant pour le mieux tromper, elle lui inspira de fournir à deux de ses frères les moyens d’entre­prendre un grand commerce sur mer, lequel n’est pas défendu à la noblesse de Florence; elle lui fit entendre qu’il serait cause de leur fortune, et qu’il augmenterait en même temps la sienne, puisqu’il aurait part au profit. Elle l’obligea en­core à fournir à ses sœurs de quoi les marier, alléguant que son père, qui n’avait pas trop de bien, ne pouvait pas se résoudre à les doter du­rant sa vie, de crainte de manquer des choses nécessaires à sa subsistance; mais que Rodéric trouverait après sa mort de quoi se dédomma­ger avantageusement de ses avances, et que ce n’était qu’un argent prêté, qui serait fidèlement rendu.

 

Les deux frères furent pareillement mis en état de trafiquer sur mer; il leur équipa à chacun un vaisseau, et chargea sur l’un et sur l’autre de riches marchandises: le premier fut dépêché au Levant, et l’autre vers le Ponent, et ce fut là principalement que la meilleure partie de son bien fut employée.

 

Cependant Honorie ne rabattait rien de son orgueil et de sa vanité ordinaires; elle changeait de meubles et d’habits plus de douze fois l’année; ce n’était que festins et que régals chez lui, mais particulièrement au temps du carnaval, et aux fêtes qu’on célèbre à Florence en l’honneur de saint Jean-Baptiste, lorsque tout le monde, et surtout les gens de qualité et les riches, font des dépenses considérables à régaler leurs amis. Ho­norie voulait surpasser tous les autres en magni­ficence, et par conséquent en dépense, ce qui le consuma peu à peu; mais il aurait trouvé en cela moins d’amertume s’il avait pu avoir une paix domestique et attendre en repos le temps de sa décadence, ce que Honorie lui refusa toujours, devenant de plus en plus insupportable et intrai­table.

 

Il passa ainsi environ une année, à la fin de la­quelle, se trouvant n’avoir de reste de ses cent mille écus que la seule espérance du retour des vaisseaux qu’il avait envoyés sur les deux mers, il fut réduit à prendre de l’argent à intérêt sur son crédit, qui était grand, pour soutenir son train et sa dépense; et il tarda peu à faire remarquer qu’il empruntait, et qu’il était endetté, par l’emploi qu’il donnait tout à la fois à plusieurs gens de change afin de lui trouver de l’argent. Il com­mençait à perdre son crédit, lorsqu’un jour il lui vint des nouvelles sûres que l’un des frères de son honnête épouse avait joué et perdu toute la valeur de son vaisseau, et que l’autre, revenant de son voyage avec un vaisseau richement chargé sans l’avoir fait assurer, avait péri avec tout son bien par son naufrage. Ces malheureuses nou­velles ne furent pas plutôt sues, que les créan­ciers de Rodéric s’assemblèrent pour veiller à leurs intérêts; et, ne doutant point qu’il ne fit banqueroute, ils convinrent qu’il fallait l’observer pour empêcher qu’il ne prit la fuite, n’osant en­core l’arrêter, parce que le terme de leur paie­ment n’était pas encore venu. Rodéric, d’autre part, ne trouvant point de remède à ses malheurs, et, pensant à l’engagement qu’il avait pris de de­meurer dix ans sur la terre, se désespérait pres­que à voir seulement de loin la figure qu’il allait faire durant un si long temps, accompagné de la pauvreté, de l’infamie, et d’une femme encore pire que l’une et l’autre. Il résolut enfin de pren­dre la fuite, et un jour, de grand matin, étant monté à cheval, comme il faisait quelquefois, et sa mai­son étant près de la porte Prado, il sortit de la ville par cette porte. Ses créanciers en furent bien­tôt avertis, et, ayant sur-le-champ recouru aux magistrats pour avoir permission de le poursuivre et de le ramener, ils coururent après, la plupart n’ayant pas eu le temps de monter à cheval. Ro­déric n’avait pas fait encore une lieue, lorsque d’une éminence il aperçut le monde qui venait après lui; il se crut, dès lors, perdu s’il suivait le grand chemin: il résolut donc de le quitter, et de cacher sa fuite au travers des campagnes; mais, comme le terrain était coupé par plusieurs fossés que son cheval n’aurait pu franchir, il le quitta, et, s’étant mis à pied, il s’écarta dans les vignes et en d’autres endroits couverts; et, après un assez long chemin, sans être aperçu de ses créanciers, il arriva enfin dans la maison de Jean Mathieu de Brica, au-dessus de Pertole, qu’il trouva heureu­sement dans sa cour. Ce Jean Mathieu était fer­mier de Jean Delbène, Florentin; il donnait à manger à ses bœufs, qui revenaient du labourage. Rodéric lui demanda retraite, disant qu’il était poursuivi par ses ennemis, qui voulaient le faire mourir en prison; mais que, s’il voulait l’aider à sauver sa vie et sa liberté, il le ferait riche pour jamais, et que devant que quitter sa maison il en aurait des preuves certaines; et que, s’il y man­quait, il consentait que Jean Mathieu lui-même le livrât à ceux qui le poursuivaient. Quoique Jean Mathieu ne fût qu’un paysan, c’était pourtant un homme de résolution et de bon sens, qui, voyant qu’il n’y avait rien à perdre ni à risquer à sauver Rodéric, lui promit de le mettre à l’abri de tous dangers. Il le fit cacher sous un tas de fagots qui était devant sa maison, et le couvrit encore de paille, de cannes et d’autres matières com­bustibles qu’il avait ramassées pour l’usage de sa cuisine. À peine l’eut-il caché, que ceux qui le poursuivaient parurent, qui, n’ayant pu obtenir de Jean Mathieu, ni par menaces ni par caresses, de dire seulement qu’il l’avait vu, passèrent outre; et, l’ayant inutilement cherché partout, six lieues à la ronde, ce jour-là et le lendemain, ils retour­nèrent à Florence.

 

Alors Jean Mathieu retira Rodéric du lieu où il était si bien caché, et l’ayant sommé de sa pa­role: «Mon frère, lui dit Rodéric, je vous ai une obligation à laquelle je dois satisfaire, et le veux ainsi de tout mon cœur; mais, afin que vous en soyez persuadé, et que j’aie le pouvoir de m’ac­quitter de ma promesse, je veux vous dire qui je suis.» Et pour lors il lui raconta son histoire, lui dit les lois qu’on lui avait imposées au sortir de l’enfer, lui parla de son mariage, et n’oublia rien de ce que nous venons de dire; il lui dit aussi par quel moyen il voulait l’enrichir, et le voici en peu de mots: «Toutes les fois que vous apprendrez qu’il y aura quelque femme ou fille possédée, en quelque pays que ce soit, soyez sûr, lui dit-il, que c’est moi qui la posséderai, et qui me serai rendu le maître de son corps, duquel je ne sortirai point que vous ne veniez pour m’en chasser; et comme vous rendrez par là un service très considérable à la possédée et à ses parents, vous en tirerez tout ce que vous voudrez, soit en argent, soit en autres choses de valeur.» Jean Mathieu fut content de la proposition, et, Rodéric s’étant retiré, il arriva peu de jours après que la fille d’Ambroise Amédée, mariée à Bonalde Téba­luci, tous deux habitants de Florence, parut avoir tous les accidents d’une démoniaque. Son mari et ses parents eurent d’abord recours aux remèdes ordinaires, même aux exorcismes; mais tout cela ne profita point, et afin que nul ne pût douter que ce ne fût une véritable obsession du démon, cette femme parlait latin et toutes les autres lan­gues; elle traitait avec facilité des plus hauts points de la philosophie, et découvrit à plusieurs leurs péchés les plus cachés, et entre autres à un soldat qui avait gardé chez soi quatre ans durant une concubine vêtue en homme, ce qui étonnait tout le monde.

 

Le seigneur Ambroise, qui aimait sa fille, était désespéré de voir son mal au-dessus de tous les remèdes, lorsque Jean Mathieu, qui avait ob­servé tout ce qui s’était passé, le vint trouver, et osa lui promettre de guérir sa fille s’il voulait lui donner cinq cents florins pour acheter un fonds à Pertole. Don Ambroise accepta le parti. Jean Mathieu ayant fait et ordonné quelques prières, et pratiqué quelques autres cérémonies, par forme seulement, s’approcha de l’oreille de la dame, et dit à Rodéric, qu’il savait bien être dans son corps: «Cher ami, je suis ici pour vous sommer de votre parole. – Je le veux bien, re­partit Rodéric; mais ce que son père vous don­nera ne pouvant suffire pour vous faire riche, aussitôt que je serai sorti d’ici, je vais entrer dans le corps de la fille de Charles, roi de Naples, et je n’en sortirai que par vos exorcismes; c’est pour­quoi faites-y bien votre compte, et pensez à vos affaires et à votre fortune, avant que de l’entreprendre; parce qu’après cela je vous déclare que vous n’avez plus de pouvoir sur moi, et que vous ne délivrerez plus de possédés.» Après ce peu de mots, la fille se trouva délivrée, au grand étonne­ment de toute la ville, et à la satisfaction des parents.

 

Quelque temps après, le bruit fut grand par toute l’Italie que la fille du roi Charles était possédée, et tous les autres remèdes n’ayant de rien servi, on dit au roi ce qui était arrivé à Florence en semblable cas, par le moyen de Jean Mathieu; c’est pourquoi il l’envoya demander. Celui-ci, étant à Naples, guérit la princesse, comme il avait délivré la première; mais Rodéric, avant de quitter le corps de la fille du roi, parla encore à Jean Mathieu: «Tu vois, lui dit-il, combien am­plement je me suis acquitté de mes promesses; te voilà riche par mon moyen; c’est pourquoi je ne te dois plus rien aussi; et ne te présente plus devant moi, parce qu’au lieu de te faire plaisir, je te ferai du préjudice.»

 

Jean Mathieu retourna à Florence, chargé d’or et d’argent, car le roi lui avait fait donner plus de cinquante mille ducats, et il ne pensait plus qu’à jouir en repos de ses richesses, et à vivre douce­ment le reste de sa vie, sans rien entreprendre davantage, quoiqu’il ne pût croire que Rodéric pût jamais se résoudre à lui nuire. Mais la tran­quillité de son esprit fut troublée peu après par les nouvelles qui vinrent à Florence que la fille de Louis VII, roi de France, était possédée comme les précédentes. Cette nouvelle l’affligea beau­coup, lorsqu’il pensait à la grande autorité du roi, auquel il ne pourrait se dispenser d’obéir, et aux dernières paroles de Rodéric. Il ne fut pas longtemps dans cette inquiétude, parce que tout le mal qu’il craignait lui arriva. Le roi, informé du don qu’avait Jean Mathieu de faire sortir les es­prits des corps des possédés, envoya à Florence un simple courrier, pour le prier de venir déli­vrer la princesse sa fille; mais cette première in­vitation n’ayant pas réussi, parce que Jean Mathieu ne voulut pas venir, feignant quelque indisposi­tion, le roi fut contraint de le demander à la sei­gneurie, qui le fit obéir. Il partit donc pour Paris très triste, et fort incertain de l’événement, n’en pouvant espérer que de mauvais résultats; étant arrivé, il représenta au roi qu’à la vérité il savait quelque chose qui avait opéré ci-devant la guéri­son de quelques démoniaques, mais que ce n’était pas une conséquence qu’il pût les guérir tous, parce qu’il y avait des esprits si obstinés, qu’ils ne craignaient ni effets ni menaces, ni enchantements, ni même la religion; qu’il ne laisserait pas néanmoins d’y faire son devoir; mais que, si le succès ne répondait pas à ses soins, il en demandait d’avance pardon à Sa Majesté. Le roi, étant déjà fâché de ce que Jean Mathieu s’était fait prier et contraindre pour venir, fut tellement piqué de cette préface, qu’il prenait pour un effet de la mauvaise volonté du Florentin, qu’il lui répondit que, s’il ne guérissait sa fille, il le ferait pendre.

 

Ces paroles furent un coup de foudre pour le pauvre Jean Mathieu; mais enfin, ayant repris cou­rage, il fit venir la possédée, et s’étant approché de son oreille, il se recommanda très humblement à Rodéric, le priant de se ressouvenir de ses ser­vices passés, et quelle serait son ingratitude s’il l’abandonnait dans un péril aussi pressant.

 

Mais Rodéric, encore plus en colère que le roi: «Traî­tre infâme que tu es, lui dit-il, oses-tu bien encore paraître devant moi, après te l’avoir défendu? et ton avarice ne devait-elle pas être assouvie des biens que je t’ai procurés? L’ambition d’en avoir davantage te fera perdre ceux dont tu jouis; tu ne te vanteras pas longtemps d’être devenu grand seigneur par mon moyen; je te ferai sentir, et à tout le reste des mortels, qu’il est en mon pou­voir de donner et d’ôter quand il me plaît; et avant qu’il soit peu je te ferai pendre.»

 

Dans cette extrémité, Jean Mathieu, se voyant déchu de tout espoir de ce côté, voulut tenter fortune d’une autre part; et, s’étant retiré, il fit voir assez de fermeté, et dit au roi, après avoir fait retirer la princesse: «Sire, je vous ai déjà fait entendre qu’il y a certains esprits si malins et si opiniâtres qu’on ne peut prendre aucunes mesures certaines avec eux ; celui-ci est de cette es­pèce; mais je veux faire une dernière épreuve, de laquelle Votre Majesté et moi en aurons du plaisir; et si elle manque, je suis en votre dispo­sition, et j’espère que vous aurez pitié de mon innocence. Je supplie donc Votre Majesté d’ordon­ner que l’on fasse devant l’église de Notre-Dame un grand enclos, fermé de barrières, qui puisse contenir toute votre cour et tout le clergé de cette ville. Vous ferez garnir tout cet enclos de riches tapis d’or et de soie, et d’autres ornements les plus beaux; on élèvera au milieu un autel, sur lequel je prétends qu’on célèbre une messe diman­che au matin, à laquelle Votre Majesté et tous les princes et seigneurs de la cour assisteront dévo­tement, et viendront en ce lieu avec une pompe royale; la princesse y sera pareillement amenée lors du sacrifice, et vous ferez, s’il vous plaît, tenir à l’un des bouts de la place, hors de l’enceinte, vingt ou trente personnes avec des trompettes, tambours ou autres instruments de guerre et de musique faisant grand bruit, tous lesquels, aussitôt que je leur en donnerai le signal, qui sera de lever mon chapeau, joueront de leurs instruments et s’avanceront à petit pas, en jouant, vers l’en­clos où sera Votre Majesté, et je crois que cette musique avec quelques autres secrets que j’y ajou­terai feront sortir cet esprit résistant.

 

Le roi donna incontinent ses ordres que tout fût prêt comme Jean Mathieu l’avait dit; et le dimanche étant venu, l’enceinte fut remplie de toute la cour et du clergé, et les rues aboutissant à la place furent remplies de peuple; la messe fut célébrée avec solennité, et la démoniaque ame­née dans les barrières par deux évêques et suivie de plusieurs seigneurs.

 

Quand Rodéric vit tant de peuple assemblé, et un si bel appareil, il en fut surpris, et dit en soi­-même: «Quelle est la pensée de ce faquin? Croit-il m’éblouir par cette faible pompe, moi qui suis accoutumé à voir celle du ciel, aussi bien que les fureurs de l’enfer? Il me la paiera; je le châtierai assurément de son audace.» Alors Jean Mathieu s’approcha de lui et le conjura encore de vouloir sortir; mais le démon, irrité: «Est-ce là, lui dit-il, tout ce que tu sais faire? Et ce bel appareil est-il pour me tenter, ou pour éviter ma puissance et la colère du roi? Ce sera plutôt pour te voir pendre avec plus d’ornement et en meilleure compagnie, malheureux coquin! infâme affron­teur!» Et comme il continuait à l’outrager de pa­roles en présence de tout le monde, Jean Mathieu crut qu’il n’avait plus de temps à perdre, et, ayant donné le signal avec son chapeau, toutes les trompettes, les clairons, fifres et tambours, haut­bois et autres instruments ordonnés pour jouer commencèrent à faire un bruit si grand qu’il fut facilement entendu de tous ceux qui étaient dans l’enceinte; et comme les instruments en appro­chaient toujours et que le bruit en augmentait, Rodéric, qui ne s’y attendait point, en fut étonné, et, la curiosité le pressant, il demanda à Jean Mathieu (qui était encore près de lui) ce que ce bruit signifiait. A quoi Jean Mathieu, feignant de la tristesse, répondit: «Hé! mon cher Rodéric, je vous plains: c’est votre femme qui vient vous retrouver.» Chose merveilleuse, le trouble que con­çut Rodéric à cette nouvelle fut si grand, et la crainte de retomber encore au pouvoir de cette folle fut si véhémente, que, sans avoir le loisir d’examiner si la chose était vraisemblable, ou même possible, et sans considérer l’intérêt de celui qui lui en faisait le conte, et qui pouvait raisonnable­ment lui être suspect, il quitta promptement le corps de la princesse, plein d’épouvante et de dépit, sans répliquer une seule parole, et retourna sur­-le-champ en enfer, où il aima mieux aller rendre raison de sa commission, quoique avant le temps, que de se voir de nouveau exposé à la tyrannie du mariage et aux douleurs, dégoûts et périls que cause une mauvaise compagne. Ainsi Belfégor, retournant en enfer, vérifia authentiquement par son rapport l’excès des maux qu’une méchante fem­me amène avec soi dans la maison d’un mari facile, et Jean Mathieu fit voir qu’il en savait plus que le démon même, et s’en retourna chez lui riche et content.

 

Quelques années après on vit aux enfers une autre aventure, qui confirma davantage combien grand est le malheur d’avoir une méchante femme. Un nouveau venu auquel, suivant la coutume, on faisait sentir pour sa bienvenue les plus rudes tourments, n’en parut pas ému davantage que si on l’eût bien caressé. Ses bourreaux, indignés de lui voir cet air indolent, si peu connu aux enfers, crurent de s’être relâchés à son égard, et que les pointes des instruments qu’ils employèrent pour la torture étaient émoussées; ils s’armèrent donc d’armes nouvelles et d’une cruauté que leur colère augmentait, et s’étant jetés avec la dernière fureur sur ce malheureux, ils l’auraient mis en pièces mille fois, s’il avait pu autant de fois mourir; mais les damnés ne meurent pas, en souffrant pourtant mille morts à chaque moment. Celui-ci résista toujours comme auparavant, et fut muet durant la plus grande rage des coups, montrant même un air assez satisfait qui bravait tous les ministres de l’enfer. Ceux-ci, plutôt las de le tourmenter que lui de souffrir, avouèrent de n’avoir jamais rien vu de semblable, et en firent leur rapport à Lucifer, lequel, étonné d’une chose si rare, voulut lui-même le voir et l’interroger. Cet homme, étendu sur la terre, disait quelque chose entre ses dents quand Lucifer arriva. «Et qui es-tu, lui dit-il, à qui tout l’enfer ne saurait faire peur, et qui comptes pour rien tous nos supplices et tous nos malheurs? – Comment, seigneur, répondit l’inconnu, serait-il vrai que je suis en enfer! Hélas! je croyais n’être qu’en purgatoire, et je disais en moi-même, quand vous êtes venu, que j’étais encore bien heureux au prix de ce que j’étais en l’autre monde en la compagnie de la plus détestable femme que le soleil ait jamais vue. Durant vingt ans de mariage je n’ai pu avoir un quart d’heure de repos avec elle, et son esprit était si ingénieux à me tourmenter qu’elle me ré­galait tous les jours de quelque nouvelle persécution, dont la moindre surpassait tout ce que j’ai trouvé ici de plus rude et de plus cruel; c’est la raison pour laquelle je n’ai ni gémi, ni crié, quoi qu’on m’ait pu faire; et, si je suis en enfer, je dirai toujours qu’on y est mieux qu’avec une telle femme, plus redoutable que tout l’enfer même.»

 

Le prince des démons frémit à ce discours, et, avant que de se retirer, il ordonna de nouveaux supplices à ce discoureur. Mais rien ne put le faire dédire de ce qu’il avait avancé. Il disait qu’il trouverait du rafraîchissement au milieu des flam­mes, et que, pourvu que sa femme ne vint pas le rejoindre et se mettre de la partie, il prendrait patience, et tous les autres maux à gré. Il tint en effet parole, et jamais on ne le vit soupirer ni se plaindre par les efforts de la douleur. Mais enfin sa femme mourut, et Lucifer, que la pitié ne tou­cha jamais, l’ayant reçue comme elle le méritait, la renvoya à son mari: elle le tourmenta comme elle avait de coutume, et le pauvre infortuné, rencontrant dès lors véritablement son enfer, est celui de tous les damnés qui crie le plus et qui souffre davantage.

Traduction de Tanneguy Lefebvre (1644)

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Tableau de Robert Martineau

Publié dans:Littérature italienne |on 4 décembre, 2006 |Pas de commentaires »

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