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Discours de Harold Pinter, prix Nobel de Littérature

Extrait du discours prononcé par Harold Pinter, prix Nobel de Littérature en 2005.

 

 

 

 

La tragédie du Nicaragua s’est avérée être un cas extrêmement révélateur. Si je décide de l’évoquer ici, c’est qu’il illustre de façon convaincante la façon dont l’Amérique envisage son rôle dans le monde, aussi bien à l’époque qu’aujourd’hui.

 

J’ai assisté à une réunion qui s’est tenue à l’Ambassade des États-Unis à Londres à la fin des années 80.

 

Le Congrès américain était sur le point de décider s’il fallait ou non donner davantage d’argent aux Contras dans la campagne qu’ils menaient contre l’État du Nicaragua. J’étais là en tant que membre d’une délégation parlant au nom du Nicaragua, mais le membre le plus important de cette délégation était un certain Père John Metcalf. Le chef de file du camp américain était Raymond Seitz (alors bras droit de l’ambassadeur, lui-même nommé ambassadeur par la suite). Père Metcalf a dit: «Monsieur, j’ai la charge d’une paroisse au nord du Nicaragua. Mes paroissiens ont construit une école, un centre médico-social, un centre culturel. Nous avons vécu en paix. Il y a quelques mois une force de la Contra a attaqué la paroisse. Ils ont tout détruit: l’école, le centre médico-social, le centre culturel. Ils ont violé les infirmières et les institutrices, massacré les médecins, de la manière la plus brutale. Ils se sont comportés comme des sauvages. Je vous en supplie, exigez du gouvernement américain qu’il retire son soutien à cette odieuse activité terroriste.»

 

Raymond Seitz avait très bonne réputation, celle d’un homme rationnel, responsable et très bien informé. Il était grandement respecté dans les cercles diplomatiques. Il a écouté, marqué une pause, puis parlé avec une certaine gravité. « Père, dit-il, laissez-moi vous dire une chose. En temps de guerre, les innocents souffrent toujours. » Il y eut un silence glacial. Nous l’avons regardé d’un œil fixe. Il n’a pas bronché.

 

Les innocents, certes, souffrent toujours.

 

Finalement quelqu’un a dit: «Mais dans le cas qui nous occupe, des «innocents» ont été les victimes d’une atrocité innommable financée par votre gouvernement, une parmi tant d’autres. Si le Congrès accorde davantage d’argent aux Contras, d’autres atrocités de cette espèce seront perpétrées. N’est-ce pas le cas? Votre gouvernement n’est-il pas par là même coupable de soutenir des actes meurtriers et destructeurs commis sur les citoyens d’un état souverain?»

 

Seitz était imperturbable. «Je ne suis pas d’accord que les faits, tels qu’ils nous ont été exposés, appuient ce que vous affirmez là», dit-il.

 

Alors que nous quittions l’ambassade, un conseiller américain m’a dit qu’il aimait beaucoup mes pièces. Je n’ai pas répondu.

 

Je dois vous rappeler qu’à l’époque le Président Reagan avait fait la déclaration suivante: «Les Contras sont l’équivalent moral de nos Pères fondateurs.»

 

Les États-Unis ont pendant plus de quarante ans soutenu la dictature brutale de Somoza au Nicaragua. Le peuple nicaraguayen, sous la conduite des Sandinistes, a renversé ce régime en 1979, une révolution populaire et poignante.

 

Les Sandinistes n’étaient pas parfaits. Ils avaient leur part d’arrogance et leur philosophie politique comportait un certain nombre d’éléments contradictoires. Mais ils étaient intelligents, rationnels et civilisés. Leur but était d’instaurer une société stable, digne, et pluraliste. La peine de mort a été abolie. Des centaines de milliers de paysans frappés par la misère ont été ramenés d’entre les morts. Plus de 100.000 familles se sont vues attribuer un droit à la terre. Deux mille écoles ont été construites. Une campagne d’alphabétisation tout à fait remarquable a fait tomber le taux d’analphabétisme dans le pays sous la barre des 15%. L’éducation gratuite a été instaurée ainsi que la gratuité des services de santé. La mortalité infantile a diminué d’un tiers. La polio a été éradiquée.

 

Les États-Unis accusèrent ces franches réussites d’être de la subversion marxiste-léniniste. Aux yeux du gouvernement américain, le Nicaragua donnait là un dangereux exemple. Si on lui permettait d’établir les normes élémentaires de la justice économique et sociale, si on lui permettait d’élever le niveau des soins médicaux et de l’éducation et d’accéder à une unité sociale et une dignité nationale, les pays voisins se poseraient les mêmes questions et apporteraient les mêmes réponses. Il y avait bien sûr à l’époque, au Salvador, une résistance farouche au statu quo.

 

J’ai parlé tout à l’heure du «tissu de mensonges» qui nous entoure. Le Président Reagan qualifiait couramment le Nicaragua de «donjon totalitaire». Ce que les médias, et assurément le gouvernement britannique, tenaient généralement pour une observation juste et méritée. Il n’y avait pourtant pas trace d’escadrons de la mort sous le gouvernement sandiniste. Il n’y avait pas trace de tortures. Il n’y avait pas trace de brutalité militaire, systématique ou officielle. Aucun prêtre n’a jamais été assassiné au Nicaragua. Il y avait même trois prêtres dans le gouvernement sandiniste, deux jésuites et un missionnaire de la Société de Maryknoll. Les «donjons totalitaires» se trouvaient en fait tout à côté, au Salvador et au Guatemala. Les États-Unis avaient, en 1954, fait tomber le gouvernement démocratiquement élu du Guatemala et on estime que plus de 200.000 personnes avaient été victimes des dictatures militaires qui s’y étaient succédé.

 

En 1989, six des plus éminents jésuites du monde ont été violemment abattus à l’Université Centraméricaine de San Salvador par un bataillon du régiment Alcatl entraîné à Fort Benning, Géorgie, USA. L’archevêque Romero, cet homme au courage exemplaire, a été assassiné alors qu’il célébrait la messe. On estime que 75.000 personnes sont mortes. Pourquoi a-t-on tué ces gens-là? On les a tués parce qu’ils étaient convaincus qu’une vie meilleure était possible et devait advenir. Cette conviction les a immédiatement catalogués comme communistes. Ils sont morts parce qu’ils osaient contester le statu quo, l’horizon infini de pauvreté, de maladies, d’humiliation et d’oppression, le seul droit qu’ils avaient acquis à la naissance.

 

Les États-Unis ont fini par faire tomber le gouvernement sandiniste. Cela leur prit plusieurs années et ils durent faire preuve d’une ténacité considérable, mais une persécution économique acharnée et 30.000 morts ont fini par ébranler le courage des Nicaraguayens. Ils étaient épuisés et de nouveau misérables. L’économie «casino» s’est réinstallée dans le pays. C’en était fini de la santé gratuite et de l’éducation gratuite. Les affaires ont fait un retour en force. La «Démocratie» l’avait emporté.

 

Mais cette «politique» ne se limitait en rien à l’Amérique Centrale. Elle était menée partout dans le monde. Elle était sans fin. Et c’est comme si ça n’était jamais arrivé.

 

Les États-Unis ont soutenu, et dans bien des cas engendré, toutes les dictatures militaires de droite apparues dans le monde à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Je veux parler de l’Indonésie, de la Grèce, de l’Uruguay, du Brésil, du Paraguay, d’Haïti, de la Turquie, des Philippines, du Guatemala, du Salvador, et, bien sûr, du Chili. L’horreur que les États-Unis ont infligée au Chili en 1973 ne pourra jamais être expiée et ne pourra jamais être oubliée.

 

Des centaines de milliers de morts ont eu lieu dans tous ces pays. Ont-elles eu lieu? Et sont-elles dans tous les cas imputables à la politique étrangère des États-Unis? La réponse est oui, elles ont eu lieu et elles sont imputables à la politique étrangère américaine. Mais vous n’en savez rien.

 

Ça ne s’est jamais passé. Rien ne s’est jamais passé. Même pendant que cela se passait, ça ne se passait pas. Ça n’avait aucune importance. Ça n’avait aucun intérêt. Les crimes commis par les États-Unis ont été systématiques, constants, violents, impitoyables, mais très peu de gens en ont réellement parlé. Rendons cette justice à l’Amérique : elle s’est livrée, partout dans le monde, à une manipulation tout à fait clinique du pouvoir tout en se faisant passer pour une force qui agissait dans l’intérêt du bien universel. Un cas d’hypnose génial, pour ne pas dire spirituel, et terriblement efficace.

 

Les États-Unis, je vous le dis, offrent sans aucun doute le plus grand spectacle du moment. Pays brutal, indifférent, méprisant et sans pitié, peut-être bien, mais c’est aussi un pays très malin. À l’image d’un commis voyageur, il œuvre tout seul et l’article qu’il vend le mieux est l’amour de soi. Succès garanti. Écoutez tous les présidents américains à la télévision prononcer les mots «peuple américain», comme dans la phrase: «Je dis au peuple américain qu’il est temps de prier et de défendre les droits du peuple américain et je demande au peuple américain de faire confiance à son Président pour les actions qu’il s’apprête à mener au nom du peuple américain.»

 

Le stratagème est brillant. Le langage est en fait employé pour tenir la pensée en échec. Les mots «peuple américain» fournissent un coussin franchement voluptueux destiné à vous rassurer. Vous n’avez pas besoin de penser. Vous n’avez qu’à vous allonger sur le coussin. Il se peut que ce coussin étouffe votre intelligence et votre sens critique mais il est très confortable. Ce qui bien sûr ne vaut pas pour les 40 millions de gens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté ni aux 2 millions d’hommes et de femmes incarcérés dans le vaste goulag de prisons qui s’étend d’un bout à l’autre des États-Unis.

 

Les États-Unis ne se préoccupent plus des conflits de faible intensité. Ils ne voient plus l’intérêt qu’il y aurait à faire preuve de réserve, ni même de sournoiserie. Ils jouent cartes sur table, sans distinction. C’est bien simple, ils se fichent éperdument des Nations Unies, du droit international ou des voix dissidentes, dont ils pensent qu’ils n’ont aucun pouvoir ni aucune pertinence. Et puis ils ont leur petit agneau bêlant qui les suit partout au bout d’une laisse, la Grande-Bretagne, pathétique et soumise.

 

Où est donc passée notre sensibilité morale? En avons-nous jamais eu une? Que signifient ces mots? Renvoient-ils à un terme très rarement employé ces temps-ci – la conscience? Une conscience qui soit non seulement liée à nos propres actes mais qui soit également liée à la part de responsabilité qui est la nôtre dans les actes d’autrui? Tout cela est-il mort? Regardez Guantanamo. Des centaines de gens détenus sans chef d’accusation depuis plus de trois ans, sans représentation légale ni procès équitable, théoriquement détenus pour toujours. Cette structure totalement illégitime est maintenue au mépris de la Convention de Genève. Non seulement on la tolère mais c’est à peine si la soi-disant «communauté internationale» en fait le moindre cas. Ce crime scandaleux est commis en ce moment même par un pays qui fait profession d’être «le leader du monde libre». Est-ce que nous pensons aux locataires de Guantanamo? Qu’en disent les médias? Ils se réveillent de temps en temps pour nous pondre un petit article en page six. Ces hommes ont été relégués dans un no man’s land dont ils pourraient fort bien ne jamais revenir. À présent beaucoup d’entre eux font la grève de la faim, ils sont nourris de force, y compris des résidents britanniques. Pas de raffinements dans ces méthodes d’alimentation forcée. Pas de sédatifs ni d’anesthésiques. Juste un tube qu’on vous enfonce dans le nez et qu’on vous fait descendre dans la gorge. Vous vomissez du sang. C’est de la torture. Qu’en a dit le ministre des Affaires étrangères britannique? Rien. Qu’en a dit le Premier Ministre britannique? Rien. Et pourquoi? Parce que les États-Unis ont déclaré : critiquer notre conduite à Guantanamo constitue un acte hostile. Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous. Résultat, Blair se tait.

 

L’invasion de l’Irak était un acte de banditisme, un acte de terrorisme d’État patenté, témoignant d’un absolu mépris pour la notion de droit international. Cette invasion était un engagement militaire arbitraire inspiré par une série de mensonges répétés sans fin et une manipulation flagrante des médias et, partant, du public; une intervention visant à renforcer le contrôle militaire et économique de l’Amérique sur le Moyen-Orient et se faisant passer – en dernier ressort – toutes les autres justifications n’ayant pas réussi à prouver leur bien-fondé – pour une libération. Une redoutable affirmation de la force militaire responsable de la mort et de la mutilation de milliers et de milliers d’innocents.

 

Nous avons apporté au peuple irakien la torture, les bombes à fragmentation, l’uranium appauvri, d’innombrables tueries commises au hasard, la misère, l’humiliation et la mort et nous appelons cela « apporter la liberté et la démocratie au Moyen-Orient».

 

Combien de gens vous faut-il tuer avant d’avoir droit au titre de meurtrier de masse et de criminel de guerre? Cent mille? Plus qu’assez, serais-je tenté de croire. Il serait donc juste que Bush et Blair soient appelés à comparaître devant la Cour internationale de justice. Mais Bush a été malin. Il n’a pas ratifié la Cour internationale de justice. Donc, si un soldat américain ou, à plus forte raison, un homme politique américain, devait se retrouver au banc des accusés, Bush a prévenu qu’il enverrait les marines. Mais Tony Blair, lui, a ratifié la Cour et peut donc faire l’objet de poursuites. Nous pouvons communiquer son adresse à la Cour si ça l’intéresse. Il habite au 10 Downing Street, Londres.

 

La mort dans ce contexte devient tout à fait accessoire. Bush et Blair prennent tous deux bien soin de la mettre de côté. Au moins 100.000 Irakiens ont péri sous les bombes et les missiles américains avant que ne commence l’insurrection irakienne. Ces gens-là sont quantité négligeable. Leur mort n’existe pas. Un néant. Ils ne sont même pas recensés comme étant morts. «Nous ne comptons pas les cadavres» a déclaré le général américain Tommy Franks.

 

Aux premiers jours de l’invasion une photo a été publiée à la une des journaux britanniques; on y voit Tony Blair embrassant sur la joue un petit garçon irakien. «Un enfant reconnaissant» disait la légende. Quelques jours plus tard on pouvait trouver, en pages intérieures, l’histoire et la photo d’un autre petit garçon de quatre ans qui n’avait plus de bras. Sa famille avait été pulvérisée par un missile. C’était le seul survivant. «Quand est-ce que je retrouverai mes bras?» demandait-il. L’histoire est passée à la trappe. Eh bien oui, Tony Blair ne le serrait pas contre lui, pas plus qu’il ne serrait dans ses bras le corps d’un autre enfant mutilé, ou le corps d’un cadavre ensanglanté. Le sang, c’est sale. Ça salit votre chemise et votre cravate quand vous parlez avec sincérité devant les caméras de télévision.

 

Les 2.000 morts américains sont embarrassants. On les transporte vers leurs tombes dans le noir. Les funérailles se font discrètement, en lieu sûr. Les mutilés pourrissent dans leurs lits, certains pour le restant de leurs jours. Ainsi les morts et les mutilés pourrissent-ils, dans différentes catégories de tombes.

 

Voici un extrait de «J’explique certaines choses», un poème de Pablo Neruda :

 

Et un matin tout était en feu,
et un matin les bûchers
sortaient de la terre
dévorant les êtres vivants,
et dès lors ce fut le feu,
ce fut la poudre,
et ce fut le sang.
Des bandits avec des avions, avec des Maures,
des bandits avec des bagues et des duchesses,
des bandits avec des moines noirs pour bénir
tombaient du ciel pour tuer des enfants,
et à travers les rues le sang des enfants
coulait simplement, comme du sang d’enfants.

 

Chacals que le chacal repousserait,
pierres que le dur chardon mordrait en crachant,
vipères que les vipères détesteraient!

 

Face à vous j’ai vu le sang
de l’Espagne se lever
pour vous noyer dans une seule vague
d’orgueil et de couteaux!

 

Généraux
de trahison:
regardez ma maison morte,
regardez l’Espagne brisée:

 

 

mais de chaque maison morte surgit un métal ardent
au lieu de fleurs,
mais de chaque brèche d’Espagne
surgit l’Espagne,
mais de chaque enfant mort surgit un fusil avec des yeux,
mais de chaque crime naissent des balles
qui trouveront un jour l’endroit
de votre cœur.

 

Vous allez demander pourquoi sa poésie
ne parle-t-elle pas du rêve, des feuilles,
des grands volcans de son pays natal?

 

Venez voir le sang dans les rues,
venez voir
le sang dans les rues,
venez voir
le sang dans les rues! 1

 

Laissez-moi préciser qu’en citant ce poème de Neruda je ne suis en aucune façon en train de comparer l’Espagne républicaine à l’Irak de Saddam Hussein. Si je cite Neruda c’est parce que je n’ai jamais lu ailleurs dans la poésie contemporaine de description aussi puissante et viscérale d’un bombardement de civils.

 

J’ai dit tout à l’heure que les États-Unis étaient désormais d’une franchise totale et jouaient cartes sur table. C’est bien le cas. Leur politique officielle déclarée est désormais définie comme une «full spectrum dominance» (une domination totale sur tous les fronts). L’expression n’est pas de moi, elle est d’eux. «Full spectrum dominance», cela veut dire contrôle des terres, des mers, des airs et de l’espace et de toutes les ressources qui vont avec.

 

Les États-Unis occupent aujourd’hui 702 installations militaires dans 132 pays du monde entier, à l’honorable exception de la Suède, bien sûr. On ne sait pas trop comment ils en sont arrivés là, mais une chose est sûre, c’est qu’ils y sont.

 

Les États-Unis détiennent 8.000 ogives nucléaires actives et opérationnelles. 2.000 sont en état d’alerte maximale, prêtes à être lancées avec un délai d’avertissement de 15 minutes. Ils développent de nouveaux systèmes de force nucléaire, connus sous le nom de «bunker busters» (briseurs de blockhaus). Les Britanniques, toujours coopératifs, ont l’intention de remplacer leur missile nucléaire, le Trident. Qui, je me le demande, visent-ils? Oussama Ben Laden? Vous? Moi? Tartempion? La Chine? Paris? Qui sait? Ce que nous savons c’est que cette folie infantile – détenir des armes nucléaires et menacer de s’en servir – est au cœur de la philosophie politique américaine actuelle. Nous devons nous rappeler que les États-Unis sont en permanence sur le pied de guerre et ne laissent entrevoir en la matière aucun signe de détente.

 

Des milliers, sinon des millions, de gens aux États-Unis sont pleins de honte et de colère, visiblement écœurés par les actions de leur gouvernement, mais en l’état actuel des choses, ils ne constituent pas une force politique cohérente – pas encore. Cela dit, l’angoisse, l’incertitude et la peur que nous voyons grandir de jour en jour aux États-Unis ne sont pas près de s’atténuer.

 

Je sais que le Président Bush emploie déjà pour écrire ses discours de nombreuses personnes extrêmement compétentes, mais j’aimerais me porter volontaire pour le poste. Je propose la courte allocution suivante, qu’il pourrait faire à la télévision et adresser à la nation. Je l’imagine grave, les cheveux soigneusement peignés, sérieux, avenant, sincère, souvent enjôleur, y allant parfois d’un petit sourire forcé, curieusement séduisant, un homme plus à son aise avec les hommes.

 

«Dieu est bon. Dieu est grand. Dieu est bon. Mon Dieu est bon. Le Dieu de Ben Laden est mauvais. Le sien est un mauvais Dieu. Le Dieu de Saddam était mauvais, sauf que Saddam n’en avait pas. C’était un barbare. Nous ne sommes pas des barbares. Nous ne tranchons pas la tête des gens. Nous croyons à la liberté. Dieu aussi. Je ne suis pas un barbare. Je suis le leader démocratiquement élu d’une démocratie éprise de liberté. Nous sommes une société pleine de compassion. Nous administrons des électrocutions pleines de compassion et des injections létales pleines de compassion. Nous sommes une grande nation. Je ne suis pas un dictateur. Lui, oui. Je ne suis pas un barbare. Lui, oui. Et lui aussi. Ils le sont tous. Moi, je détiens l’autorité morale. Vous voyez ce poing? C’est ça, mon autorité morale. Tâchez de ne pas l’oublier.»

 

La vie d’un écrivain est une activité infiniment vulnérable, presque nue. Inutile de pleurer là-dessus. L’écrivain fait un choix, un choix qui lui colle à la peau. Mais il est juste de dire que vous êtes exposé à tous les vents, dont certains sont glacés bien sûr. Vous œuvrez tout seul, isolé de tout. Vous ne trouvez aucun refuge, aucune protection – sauf si vous mentez – auquel cas bien sûr vous avez construit et assuré vous-même votre protection et, on pourrait vous le rétorquer, vous êtes devenu un homme politique.

 

J’ai parlé de la mort pas mal de fois ce soir. Je vais maintenant vous lire un de mes poèmes, intitulé «Mort».

 

Où a-t-on trouvé le cadavre?
Qui a trouvé le cadavre?
Le cadavre était-il mort quand on l’a trouvé?
Comment a-t-on trouvé le cadavre?

 

Qui était le cadavre?

 

Qui était le père ou la fille ou le frère
Ou l’oncle ou la sœur ou la mère ou le fils
Du cadavre abandonné?

 

Le corps était-il mort quand on l’a abandonné?
Le corps était-il abandonné?
Par qui avait-il été abandonné?

 

Le cadavre était-il nu ou en costume de voyage?

 

Qu’est-ce qui a fait que ce cadavre, vous l’avez déclaré mort?
Le cadavre, vous l’avez déclaré mort?
Vous le connaissiez bien, le cadavre?
Comment saviez-vous que le cadavre était mort?

 

Avez-vous lavé le cadavre?
Avez-vous fermé ses deux yeux?
Avez-vous enterré le corps?
L’avez-vous laissé à l’abandon?
Avez-vous embrassé le cadavre?

 

 

Quand nous nous regardons dans un miroir, nous pensons que l’image qui nous fait face est fidèle. Mais bougez d’un millimètre et l’image change. Nous sommes en fait en train de regarder une gamme infinie de reflets. Mais un écrivain doit parfois fracasser le miroir – car c’est de l’autre côté de ce miroir que la vérité nous fixe des yeux.

 

Je crois que malgré les énormes obstacles qui existent, être intellectuellement résolus, avec une détermination farouche, stoïque et inébranlable, à définir, en tant que citoyens, la réelle vérité de nos vies et de nos sociétés est une obligation cruciale qui nous incombe à tous. Elle est même impérative.

 

Si une telle détermination ne s’incarne pas dans notre vision politique, nous n’avons aucun espoir de restaurer ce que nous sommes si près de perdre – notre dignité d’homme.

 



 

 

1. Pablo Neruda : «J’explique certaines choses», dans Résidence sur la terre, III. Traduction Guy Suarès. Gallimard, 1972.

 

Traduction Séverine Magois

 

 

If…, de Rudyard Kipling

Ce poème m’est revenu à l’esprit en pensant à ceux qui ont tout perdu dans les tragiques incendies de Grèce cet été…

If…



If you can keep your head when all about you,
Are losing theirs and blaming it on you,
If you can trust yourself when all men doubt you,
But make allowance for their doubting too;

If you can dream and not make dreams your master,
Or being lied about, don’t deal in lies,
Or being hated, don’t give way to hating,
And yet don’t look too good or talk too wise:

If you can dream and not make dreams your master;
If you can think and not make thoughts your aim;
If you can meet with Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same;

If you can bear to hear the words you’ve spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools
Or watch the things you gave your life to, broken,
And stoop and build ‘em up with worn-out tools:

If you can make one heap of all your winnings
And risk it on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breathe a word about your loss;

If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them: « Hold on! »

If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with Kings – nor lose the common touch,
If neither foes nor loving friends can hurt you,
If all men count with you, but none too much;

If you can fill the unforgiving minute
With sixty seconds worth of distance run,
Yours is the Earth and everything that’s in it,
And – which is more – you’ll be a man, my son!

Rudyard Kipling

Plusieurs traductions ont été publiées. Je préfère celle d’André Maurois bien qu’il ait pris de grandes libertés par rapport au texte original, à moins que ce ne soit justement pour cette raison… Je vous laisse « juges »!

 

Si : Tu seras un homme, mon fils

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tous jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils.

Traduction d’André Maurois (1918)

tiré de Si : Tu seras un homme, mon fils de Guillaume Reynard, publié aux éditions Flammarion

Publié dans:Littérature anglaise |on 7 septembre, 2007 |4 Commentaires »

Utopie (2), de Thomas More

“Do not you think that if I were about any king, proposing good laws to him, and endeavouring to root out all the cursed seeds of evil that I found in him, I should either be turned out of his court, or, at least, be laughed at for my pains?

For instance, what could I signify if I were about the King of France, and were called into his cabinet council, where several wise men, in his hearing, were proposing many expedients; as, by what arts and practices Milan may be kept, and Naples, that has so often slipped out of their hands, recovered; how the Venetians, and after them the rest of Italy, may be subdued; and then how Flanders, Brabant, and all Burgundy, and some other kingdoms which he has swallowed already in his designs, may be added to his empire?

One proposes a league with the Venetians, to be kept as long as he finds his account in it, and that he ought to communicate counsels with them, and give them some share of the spoil till his success makes him need or fear them less, and then it will be easily taken out of their hands; another proposes the hiring the Germans and the securing the Switzers by pensions; another proposes the gaining the Emperor by money, which is omnipotent with him; another proposes a peace with the King of Arragon, and, in order to cement it, the yielding up the King of Navarre’s pretensions; another thinks that the Prince of Castile is to be wrought on by the hope of an alliance, and that some of his courtiers are to be gained to the French faction by pensions.

The hardest point of all is, what to do with England; a treaty of peace is to be set on foot, and, if their alliance is not to be depended on, yet it is to be made as firm as possible, and they are to be called friends, but suspected as enemies: therefore the Scots are to be kept in readiness to be let loose upon England on every occasion; and some banished nobleman is to be supported underhand (for by the League it cannot be done avowedly) who has a pretension to the crown, by which means that suspected prince may be kept in awe. Now when things are in so great a fermentation, and so many gallant men are joining counsels how to carry on the war, if so mean a man as I should stand up and wish them to change all their counsels–to let Italy alone and stay at home, since the kingdom of France was indeed greater than could be well governed by one man; that therefore he ought not to think of adding others to it; and if, after this, I should propose to them the resolutions of the Achorians, a people that lie on the south-east of Utopia, who long ago engaged in war in order to add to the dominions of their prince another kingdom, to which he had some pretensions by an ancient alliance: this they conquered, but found that the trouble of keeping it was equal to that by which it was gained; that the conquered people were always either in rebellion or exposed to foreign invasions, while they were obliged to be incessantly at war, either for or against them, and consequently could never disband their army; that in the meantime they were oppressed with taxes, their money went out of the kingdom, their blood was spilt for the glory of their king without procuring the least advantage to the people, who received not the smallest benefit from it even in time of peace; and that, their manners being corrupted by a long war, robbery and murders everywhere abounded, and their laws fell into contempt; while their king, distracted with the care of two kingdoms, was the less able to apply his mind to the interest of either. When they saw this, and that there would be no end to these evils, they by joint counsels made an humble address to their king, desiring him to choose which of the two kingdoms he had the greatest mind to keep, since he could not hold both; for they were too great a people to be governed by a divided king, since no man would willingly have a groom that should be in common between him and another.

Upon which the good prince was forced to quit his new kingdom to one of his friends (who was not long after dethroned), and to be contented with his old one.

To this I would add that after all those warlike attempts, the vast confusions, and the consumption both of treasure and of people that must follow them, perhaps upon some misfortune they might be forced to throw up all at last; therefore it seemed much more eligible that the king should improve his ancient kingdom all he could, and make it flourish as much as possible; that he should love his people, and be beloved of them; that he should live among them, govern them gently and let other kingdoms alone, since that which had fallen to his share was big enough, if not too big, for him:–pray, how do you think would such a speech as this be heard?”

“I confess,” said I, “I think not very well.”

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Le Roi en son conseil

 

Supposons donc que je sois ministre d’un roi. Voici que je lui propose les décrets les plus salutaires; je m’efforce d’arracher de son cœur et de son empire tous les germes du mal. Vous croyez qu’il ne me chassera pas de sa cour, ou ne m’abandonnera pas à la risée des courtisans?

Supposons, par exemple, que je sois ministre du roi de France. Me voilà siégeant dans le Conseil, alors qu’au fond de son palais, le monarque préside en personne les délibérations des plus sages politiques du royaume. Ces nobles et fortes têtes sont en grand travail pour trouver par quelles machinations et par quelles intrigues le roi leur maître conservera le Milanais, ramènera le royaume de Naples qui le fuit toujours, comment ensuite il détruira la république de Venise et soumettra toute l’Italie; comment enfin il réunira à sa couronne la Flandre, le Brabant, la Bourgogne entière, et les autres nations que son ambition a déjà envahies et conquises depuis longtemps.

L’un propose de conclure avec les Vénitiens un traité qui durera autant qu’il n’y aura pas intérêt à le rompre. «Pour mieux dissiper leurs défiances», ajoute-t-il, «donnons-leur communication des premiers mots de l’énigme; laissons même chez eux une partie du butin, nous la reprendrons facilement après l’exécution complète du projet.»

L’autre conseille d’engager des Allemands; un troisième d’amadouer les Suisses avec de l’argent. Celui-ci pense qu’il faut se rendre propice le dieu impérial, et lui faire une offrande d’or en guise de sacrifice; celui-là, qu’il est opportun d’entrer en arrangement avec le roi d’Aragon, et de lui abandonner comme un gage de paix le royaume de Navarre, qui ne lui appartient pas. Un autre veut leurrer le prince de Castille de l’espoir d’une alliance, et entretenir à sa cour des intelligences secrètes, en payant de grosses pensions à quelques grands seigneurs.

Puis vient la question difficile et insoluble, la question d’Angleterre, véritable nœud gordien politique. Afin de parer à toutes les éventualités, on arrête les dispositions suivantes:

Négocier avec cette puissance les conditions de paix, et resserrer plus étroitement les liens d’une union toujours chancelante; lui donner publiquement le nom de meilleure amie de la France, et, au fond, s’en méfier comme de son plus dangereux ennemi.

Tenir les Écossais toujours en haleine, ainsi que des sentinelles d’avant-poste attentives à tout événement, et, au premier symptôme de mouvement en Angleterre, les y lancer à l’instant comme une armée d’avant-garde.

Entretenir secrètement (à cause des traités qui s’opposent à une protection ouverte) quelque grand personnage en exil, l’encourager à faire valoir des droits sur la couronne d’Angleterre, et, par là, mettre en échec le prince régnant dont on redoute les desseins…

Alors, si, au milieu de cette royale assemblée où s’agitent tant de vastes intérêts, en présence de ces profonds politiques concluant tous à la guerre, si moi, homme de rien, je me levais pour renverser leurs combinaisons et leurs calculs, si je disais:

Laissons en repos l’Italie, et restons en France; la France est déjà trop grande pour être bien administrée par un seul homme, le roi ne doit pas songer à l’agrandir. Écoutez, messeigneurs, ce qui arriva chez les Achoriens, dans une circonstance pareille, et le décret qu’ils rendirent à cette occasion:

Cette nation, située au sud-est de l’île d’Utopie, fit autrefois la guerre, parce que son roi prétendait à la succession d’un royaume voisin, en vertu d’une ancienne alliance. Le royaume voisin fut subjugué, mais on ne tarda pas à reconnaître que la conservation de la conquête était plus difficile et plus onéreuse que la conquête elle-même.

À tout moment, il fallait comprimer une révolte à l’intérieur, ou envoyer des troupes dans le pays conquis; à tout moment, il fallait se battre pour ou contre les nouveaux sujets. Cependant l’armée était debout, les citoyens écrasés d’impôts; l’argent s’en allait au-dehors; le sang coulait à flots, pour flatter la vanité d’un seul homme. Les courts instants de paix n’étaient pas moins désastreux que la guerre. La licence des camps avait jeté la corruption dans les cœurs; le soldat rentrait dans ses foyers avec l’amour du pillage et l’audace de l’assassinat, fruit du meurtre sur les champs de bataille.

Ces désordres, ce mépris général des lois venaient de ce que le prince, partageant son attention et ses soins entre deux royaumes, ne pouvait bien administrer ni l’un ni l’autre. Les Achoriens voulurent mettre un terme à tant de maux; ils se réunirent en conseil national, et offrirent poliment au monarque le choix entre les deux États, lui déclarant qu’il ne pouvait plus porter deux couronnes, et qu’il était absurde qu’un grand peuple fût gouverné par une moitié de roi, quand pas un individu ne voudrait d’un muletier qui serait en même temps au service d’un autre maître.

Ce bon prince prit son parti; il abandonna son nouveau royaume à l’un de ses amis, qui en fut chassé bientôt après, et il se contenta de son ancienne possession.

Je reviens à ma supposition. Si j’allais plus loin encore; si, m’adressant au monarque lui-même, je lui faisais voir que cette passion de guerroyer qui bouleverse les nations à cause de lui, après avoir épuisé ses finances, ruiné son peuple, pourrait avoir pour la France les conséquences les plus fatales; si je lui disais:

Sire, profitez de la paix qu’un heureux hasard vous donne; cultivez le royaume de vos pères, faites-y fleurir le bonheur, la richesse et la force; aimez vos sujets, et que leur amour fasse votre joie; vivez en père au milieu d’eux, et ne commandez jamais en despote; laissez là les autres royaumes, celui qui vous est échu en héritage est assez grand pour vous.

Dites-moi, cher Morus, de quelle humeur une telle harangue serait-elle accueillie?

— De fort mauvaise humeur, répondis-je.

Traduction de Victor Stouvenel

Publié dans:Littérature anglaise |on 2 novembre, 2006 |Pas de commentaires »

Utopie (1), de Thomas More

[...] for when an insatiable wretch, who is a plague to his country, resolves to enclose many thousand acres of ground, the owners, as well as tenants, are turned out of their possessions by trick or by main force, or, being wearied out by ill usage, they are forced to sell them; by which means those miserable people, both men and women, married and unmarried, old and young, with their poor but numerous families (since country business requires many hands), are all forced to change their seats, not knowing whither to go; and they must sell, almost for nothing, their household stuff, which could not bring them much money, even though they might stay for a buyer. When that little money is at an end (for it will be soon spent), what is left for them to do but either to steal, and so to be hanged (God knows how justly!), or to go about and beg? and if they do this they are put in prison as idle vagabonds, while they would willingly work but can find none that will hire them; for there is no more occasion for country labour, to which they have been bred, when there is no arable ground left. One shepherd can look after a flock, which will stock an extent of ground that would require many hands if it were to be ploughed and reaped. This, likewise, in many places raises the price of corn. The price of wool is also so risen that the poor people, who were wont to make cloth, are no more able to buy it; and this, likewise, makes many of them idle: for since the increase of pasture God has punished the avarice of the owners by a rot among the sheep, which has destroyed vast numbers of them — to us it might have seemed more just had it fell on the owners themselves. But, suppose the sheep should increase ever so much, their price is not likely to fall; since, though they cannot be called a monopoly, because they are not engrossed by one person, yet they are in so few hands, and these are so rich, that, as they are not pressed to sell them sooner than they have a mind to it, so they never do it till they have raised the price as high as possible. And on the same account it is that the other kinds of cattle are so dear, because many villages being pulled down, and all country labour being much neglected, there are none who make it their business to breed them.

The rich do not breed cattle as they do sheep, but buy them lean and at low prices; and, after they have fattened them on their grounds, sell them again at high rates. And I do not think that all the inconveniences this will produce are yet observed; for, as they sell the cattle dear, so, if they are consumed faster than the breeding countries from which they are brought can afford them, then the stock must decrease, and this must needs end in great scarcity; and by these means, this your island, which seemed as to this particular the happiest in the world, will suffer much by the cursed avarice of a few persons: besides this, the rising of corn makes all people lessen their families as much as they can; and what can those who are dismissed by them do but either beg or rob?

And to this last a man of a great mind is much sooner drawn than to the former.

Luxury likewise breaks in apace upon you to set forward your poverty and misery; there is an excessive vanity in apparel, and great cost in diet, and that not only in noblemen’s families, but even among tradesmen, among the farmers themselves, and among all ranks of persons.

You have also many infamous houses, and, besides those that are known, the taverns and ale-houses are no better; add to these dice, cards, tables, football, tennis, and quoits, in which money runs fast away; and those that are initiated into them must, in the conclusion, betake themselves to robbing for a supply. Banish these plagues, and give orders that those who have dispeopled so much soil may either rebuild the villages they have pulled down or let out their grounds to such as will do it; restrain those engrossings of the rich, that are as bad almost as monopolies; leave fewer occasions to idleness; let agriculture be set up again, and the manufacture of the wool be regulated, that so there may be work found for those companies of idle people whom want forces to be thieves, or who now, being idle vagabonds or useless servants, will certainly grow thieves at last.

If you do not find a remedy to these evils it is a vain thing to boast of your severity in punishing theft, which, though it may have the appearance of justice, yet in itself is neither just nor convenient; for if you suffer your people to be ill-educated, and their manners to be corrupted from their infancy, and then punish them for those crimes to which their first education disposed them, what else is to be concluded from this but that you first make thieves and then punish them?

« While I was talking thus, the Counsellor, who was present, had prepared an answer, and had resolved to resume all I had said, according to the formality of a debate, in which things are generally repeated more faithfully than they are answered, as if the chief trial to be made were of men’s memories. ‘You have talked prettily, for a stranger,’ said he, ‘having heard of many things among us which you have not been able to consider well; but I will make the whole matter plain to you, and will first repeat in order all that you have said; then I will show how much your ignorance of our affairs has misled you; and will, in the last place, answer all your arguments. And, that I may begin where I promised, there were four things’

‘Hold your peace!’ said the Cardinal; ‘this will take up too much time; therefore we will, at present, ease you of the trouble of answering, and reserve it to our next meeting, which shall be to-morrow, if Raphael’s affairs and yours can admit of it. But, Raphael,’ said he to me, ‘I would gladly know upon what reason it is that you think theft ought not to be punished by death: would you give way to it? or do you propose any other punishment that will be more useful to the public? for, since death does not restrain theft, if men thought their lives would be safe, what fear or force could restrain ill men? On the contrary, they would look on the mitigation of the punishment as an invitation to commit more crimes.’

I answered, ‘It seems to me a very unjust thing to take away a man’s life for a little money, for nothing in the world can be of equal value with a man’s life: and if it be said, « that it is not for the money that one suffers, but for his breaking the law, » I must say, extreme justice is an extreme injury: for we ought not to approve of those terrible laws that make the smallest offences capital, nor of that opinion of the Stoics that makes all crimes equal; as if there were no difference to be made between the killing a man and the taking his purse, between which, if we examine things impartially, there is no likeness nor proportion.

God has commanded us not to kill, and shall we kill so easily for a little money?

But if one shall say, that by that law we are only forbid to kill any except when the laws of the land allow of it, upon the same grounds, laws may be made, in some cases, to allow of adultery and perjury: for God having taken from us the right of disposing either of our own or of other people’s lives, if it is pretended that the mutual consent of men in making laws can authorise man-slaughter in cases in which God has given us no example, that it frees people from the obligation of the divine law, and so makes murder a lawful action, what is this, but to give a preference to human laws before the divine? and, if this is once admitted, by the same rule men may, in all other things, put what restrictions they please upon the laws of God.

If, by the Mosaical law, though it was rough and severe, as being a yoke laid on an obstinate and servile nation, men were only fined, and not put to death for theft, we cannot imagine, that in this new law of mercy, in which God treats us with the tenderness of a father, He has given us a greater licence to cruelty than He did to the Jews.

Upon these reasons it is, that I think putting thieves to death is not lawful; and it is plain and obvious that it is absurd and of ill consequence to the commonwealth that a thief and a murderer should be equally punished; for if a robber sees that his danger is the same if he is convicted of theft as if he were guilty of murder, this will naturally incite him to kill the person whom otherwise he would only have robbed; since, if the punishment is the same, there is more security, and less danger of discovery, when he that can best make it is put out of the way; so that terrifying thieves too much provokes them to cruelty.

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Utopia (d’Ambrosius Holbein)

 


Ainsi un avare affamé enferme des milliers d’arpents dans un même enclos; et d’honnêtes cultivateurs sont chassés de leurs maisons, les uns par la fraude, les autres par la violence, les plus heureux par une suite de vexations et de tracasseries qui les forcent à vendre leurs propriétés. Et ces familles plus nombreuses que riches (car l’agriculture a besoin de beaucoup de bras), émigrent à travers les campagnes, maris et femmes, veuves et orphelins, pères et mères avec de petits enfants. Les malheureux fuient en pleurant le toit qui les a vus naître, le sol qui les a nourris, et ils ne trouvent pas où se réfugier. Alors, ils vendent à vil prix ce qu’ils ont pu emporter de leurs effets, marchandise dont la valeur est déjà bien peu de chose. Cette faible ressource épuisée, que leur reste-t-il? Le vol, et puis la pendaison dans les formes.

Aiment-ils mieux traîner leur misère en mendiant? on ne tarde pas à les jeter en prison comme vagabonds et gens sans aveu. Cependant, quel est leur crime? C’est de ne trouver personne qui veuille accepter leurs services, quoiqu’ils les offrent avec le plus vif empressement. Et d’ailleurs, comment les employer? Ils ne savent que travailler à la terre; il n’y a donc rien à faire pour eux, là où il n’y a plus ni semailles ni moissons. Un seul pâtre ou vacher suffit maintenant à faire brouter cette terre, dont la culture exigeait autrefois des centaines de bras.

Un autre effet de ce fatal système, c’est une grande cherté des vivres, sur plusieurs points.

Mais ce n’est pas tout. Depuis la multiplication des pâturages, une affreuse épizootie est venue tuer une immense quantité de moutons. Il semble que Dieu voulait punir l’avarice insatiable de vos accapareurs par cette hideuse mortalité, qu’il eût plus justement lancée sur leurs têtes. Alors le prix des laines est monté si haut que les plus pauvres des ouvriers drapiers ne peuvent pas maintenant en acheter. Et voilà encore une foule de gens sans ouvrage. Il est vrai que le nombre des moutons s’accroît rapidement tous les jours; mais le prix n’en a pas baissé pour cela; parce que si le commerce des laines n’est pas un monopole légal, il est en réalité concentré dans les mains de quelques riches accapareurs, que rien ne presse de vendre et qui ne vendent qu’à de gros bénéfices.

Les autres espèces de bétail sont devenues d’une cherté proportionnelle par la même cause et par une cause plus puissante encore, car la propagation de ces animaux est complètement négligée depuis l’abolition des métairies et la ruine de l’agriculture. Vos grands seigneurs ne soignent pas l’élevage du gros bétail comme celui de leurs moutons. Ils vont acheter au loin des bêtes maigres, presque pour rien, les engraissent dans leurs prés, et les revendent hors de prix.

J’ai bien peur que l’Angleterre n’ait pas ressenti tous les effets de ces déplorables abus. Jusqu’à présent, les engraisseurs de bêtes n’ont causé la cherté que dans les lieux où ils vendent; mais à force d’enlever le bétail là où ils l’achètent, sans lui donner le temps de multiplier, le nombre en diminuera insensiblement et le pays finira par tomber dans une horrible disette. Ainsi, ce qui devait faire la richesse de votre île en fera la misère, par l’avarice d’une poignée de misérables.

Le malaise général oblige tout le monde à restreindre sa dépense et son domestique. Et ceux qu’on met à la porte, où vont-ils? mendier ou voler, s’ils en ont le cœur.

À ces causes de misère vient se joindre le luxe et ses folles dépenses. Valets, ouvriers, paysans, toutes les classes de la société déploient un luxe inouï de vêtements et de nourriture. Parlerai-je des lieux de prostitution, des honteux repaires d’ivrognerie et de débauche, de ces infâmes tripots, de tous ces jeux, cartes, dés, paume, palet, qui engloutissent l’argent de leurs habitués et les conduisent droit au vol pour réparer leurs pertes?

Arrachez de votre île ces pestes publiques, ces germes de crime et de misère. Décrétez que vos nobles démolisseurs reconstruiront les métairies et les bourgs qu’ils ont renversés, ou céderont le terrain à ceux qui veulent rebâtir sur leurs ruines. Mettez un frein à l’avare égoïsme des riches; ôtez-leur le droit d’accaparement et de monopole. Qu’il n’y ait plus d’oisifs pour vous. Donnez à l’agriculture un large développement; créez des manufactures de laine et d’autres branches d’industrie, où vienne s’occuper utilement cette foule d’hommes dont la misère a fait jusqu’à présent des voleurs, des vagabonds ou des valets, ce qui est à peu près la même chose.

Si vous ne portez pas remède aux maux que je vous signale, ne me vantez pas votre justice; c’est un mensonge féroce et stupide.

Vous abandonnez des millions d’enfants aux ravages d’une éducation vicieuse et immorale. La corruption flétrit sous vos yeux ces jeunes plantes qui pouvaient fleurir pour la vertu, et vous les frappez de mort, quand, devenus des hommes, ils commettent les crimes qui germaient, dès le berceau, dans leurs âmes. Que faites-vous donc? des voleurs, pour avoir le plaisir de les pendre.

Tandis que je parlais ainsi, mon adversaire se préparait à la réplique. Il se proposait de suivre la marche solennelle de ces disputeurs catégoriques qui répètent plutôt qu’ils ne répondent, et placent tout l’honneur d’une discussion dans des efforts de mémoire.

— Vous avez très bien parlé, me dit-il, vous surtout qui êtes étranger, et qui ne pouvez connaître ces matières que par ouï-dire. Je vais vous donner de meilleurs renseignements. Voici l’ordre de mon discours: d’abord, je récapitulerai tout ce que vous avez dit; ensuite, je relèverai les erreurs que vous a imposées l’ignorance des faits; enfin, je réfuterai vos arguments, je les pulvériserai. Je commence donc, comme je l’ai promis. Vous avez, si je ne me trompe, énuméré quatre…

— Je vous arrête là, interrompit brusquement le cardinal, l’exorde me fait craindre que le discours ne soit un peu long. Nous vous épargnerons aujourd’hui cette fatigue. Mais je ne vous tiens pas quitte de votre harangue; gardez-nous-la tout entière pour la prochaine entrevue que vous aurez avec votre partie adverse. Je souhaite que le jour de demain vous ramène ici tous les deux, à moins que vous ou Raphaël ne soyez dans l’impossibilité de venir. En attendant, mon cher Raphaël, vous me feriez plaisir de m’apprendre pourquoi le vol ne mérite pas la mort, et quelle autre peine vous y substitueriez qui garantit plus puissamment la sûreté publique. Car vous ne pensez pas que l’on doive tolérer le vol, et si la potence n’est pas aujourd’hui une barrière pour le brigandage, quelle terreur imprimerez-vous aux scélérats, quand ils auront la certitude de ne pas perdre la vie? quelle sanction assez forte donnerez-vous à la loi? Une peine plus douce ne serait-elle pas une prime d’encouragement au crime?

— Ma conviction intime, très éminent père, est qu’il y a de l’injustice à tuer un homme pour avoir pris de l’argent, puisque la société humaine ne peut pas être organisée de manière à garantir à chacun une égale portion de bien.

On m’objectera, sans doute, que la société, en frappant de mort, venge la justice et les lois, et ne punit pas seulement une misérable soustraction d’argent. Je répondrai par cet axiome: Summum jus, summa injuria. L’extrême droit est une extrême injustice. La volonté du législateur n’est pas tellement infaillible et absolue qu’il faille tirer le glaive pour la moindre infraction à ses décrets. La loi n’est pas tellement rigide et stoïque, qu’elle place au même niveau tous les délits et tous les crimes, et n’établisse aucune différence entre tuer un homme et le voler. Car, si l’équité n’est pas un vain mot, entre ces deux actions, il y a un abîme.

Eh quoi! Dieu a défendu le meurtre, et nous, nous tuons si facilement pour un vol de quelques pièces de monnaie!

Quelqu’un dira peut-être: Dieu, par ce commandement, a ôté la puissance de mort à l’homme privé, et non au magistrat, qui condamne en appliquant les lois de la société.

Mais, s’il en est ainsi, qui empêche les hommes de faire d’autres lois également contraires aux préceptes divins, et de légaliser le viol, l’adultère, et le parjure? Comment!… Dieu nous a défendu d’ôter la vie non seulement à notre prochain, mais encore à nous-mêmes; et nous pourrions légitimement convenir de nous entr’égorger, en vertu de quelques sentences juridiques! Et cette convention atroce mettrait juges et bourreaux au-dessus de la loi divine, leur donnant le droit d’envoyer à la mort ceux que le code pénal condamne à périr!

Il suivrait de là cette conséquence monstrueuse, que la justice divine a besoin d’être légalisée et autorisée par la justice humaine, et que, dans tous les cas possibles, c’est à l’homme à déterminer quand il faut obéir, ou non, aux commandements de Dieu.

La loi de Moïse elle-même, loi de terreur et de vengeance, faite pour des esclaves et des hommes abrutis, ne punissait pas de mort le simple vol. Gardons-nous de penser que, sous la loi chrétienne, loi de grâce et de charité, où Dieu commande en père, nous avons le droit d’être plus inhumains et de verser à tout propos le sang de notre frère.

Tels sont les motifs qui me persuadent qu’il est injuste d’appliquer au voleur la même peine qu’au meurtrier. Peu de mots vous feront comprendre combien cette pénalité est absurde en elle-même, combien elle est dangereuse pour la sûreté publique.

Le scélérat voit qu’il n’a pas moins à craindre en volant qu’en assassinant; alors, il tue celui qu’il n’aurait fait que dépouiller; et il le tue dans sa propre sûreté. Car il se débarrasse ainsi de son principal dénonciateur, et court la chance de mieux cacher son crime. Le bel effet de cette justice implacable! en terrifiant le voleur par l’attente du gibet, elle en fait un assassin.

Traduction de Victor Stouvenel

Publié dans:Littérature anglaise |on 31 octobre, 2006 |Pas de commentaires »

Hamlet, de William Shakespeare

Hamlet

To be, or not to be: that is the question:

Whether ’tis nobler in the mind to suffer

The slings and arrows of outrageous fortune,

Or to take arms against a sea of troubles,

And by opposing end them? To die: to sleep;

No more; and by a sleep to say we end

The heart-ache and the thousand natural shocks

That flesh is heir to, ’tis a consummation

Devoutly to be wish’d. To die, to sleep;

To sleep: perchance to dream: ay, there’s the rub;

For in that sleep of death what dreams may come

When we have shuffled off this mortal coil,

Must give us pause: there’s the respect

That makes calamity of so long life;

For who would bear the whips and scorns of time,

The oppressor’s wrong, the proud man’s contumely,

The pangs of despised love, the law’s delay,

The insolence of office and the spurns

That patient merit of the unworthy takes,

When he himself might his quietus make

With a bare bodkin? who would fardels bear,

To grunt and sweat under a weary life,

But that the dread of something after death,

The undiscover’d country from whose bourn

No traveller returns, puzzles the will

And makes us rather bear those ills we have

Than fly to others that we know not of?

Thus conscience does make cowards of us all;

And thus the native hue of resolution

Is sicklied o’er with the pale cast of thought,

And enterprises of great pith and moment

With this regard their currents turn awry,

And lose the name of action. – Soft you now!

The fair Ophelia! Nymph, in thy orisons

Be all my sins remember’d.

Stratford-upon-Avon - Statue de Hamlet (effet flou).jpg

Statue de Hamlet (Stratford-upon-Avon)

HAMLET – Être ou ne pas être, c’est la question: est-il plus noble de souffrir dans l’âme les frondes et les flèches d’une Fortune enragée, ou de prendre les armes contre une mer de détresse, et d’en finir en s’y opposant? Mourir, dormir, pas plus; et se dire que par le sommeil nous mettons fin à la souffrance du cÅ“ur, et aux mille assauts naturels dont la chair est l’héritière; c’est là la consommation finale que l’on doit avec ferveur souhaiter. Mourir, dormir; dormir – peut-être rêver -, ah, voilà l’obstacle; car quels rêves peuvent venir dans ce sommeil de la mort, quand nous aurons rejeté ce mortel tintamarre, voilà qui doit nous faire hésiter. C’est cette réflexion-là qui donne aux calamités une vie si longue. Car qui voudrait supporter les coups de fouet et les mépris de ce monde, l’injure de l’oppresseur, l’outrage de l’orgueilleux, les angoisses de l’amour dédaigné, les délais de la justice, l’insolence des gens en place, et les rebuffades que le mérite patient doit endurer de la part des indignes, si par un quitus il pouvait régler lui-même toutes ses dettes par un simple poignard? Qui voudrait porter ces fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante, si cette terreur de quelque chose, ce pays inexploré dont aucun voyageur n’a traversé les frontières, n’égarait notre volonté, et ne nous faisait plutôt supporter les maux qui sont les nôtres que de nous enfuir vers d’autres dont nous ne savons rien. C’est ainsi que la conscience fait de nous des lâches, et que la couleur native de la résolution s’étiole sous le teint pâle de la contemplation, et des entreprises importantes et de haute volée, à la suite de ces considérations, se détournent de leurs cours, et perdent le nom même de l’action. Mais, doucement, maintenant. Voici la belle Ophelia! Nymphe, dans tes prières, souviens-toi de tous mes péchés!

Traduction d’André Lorant

Publié dans:Littérature anglaise |on 2 octobre, 2006 |Pas de commentaires »

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