Archive pour la catégorie 'Littérature française'

Choses, de Chris Coulon

 

escalierchriscoulon.jpg

 

Quand on se met à regarder
Avec lenteur
Les choses autour de soi,
Surgissent des images,
Vous viennent des histoires
L’escalier, tiens !
Justement.
Avec ses marches mordues
Par les années de pas,
Pied droit, pied gauche,
Lustres d’usure.
Cet escalier foulé
Depuis des siècles.
Fermer les yeux,
Et voir.
Ce vieux, tiens, au pas lourd,
Moulu par les heures
D’un labeur sans fin,
Le pied en galoche,
S’accrochant à la rampe,
Ne sachant s’il allait
Encore une fois pouvoir
Les gravir toutes
Avant de s’effondrer
Sur la paillasse austère.
Ce vieux, quelle vie
Fut la sienne ?
Jeune, il avait dû l’être
Et gravir deux à deux
Les marches de l’Eden
Pour aller rejoindre
Là-haut sa belle amoureuse
Dans les draps frais
Aux odeurs de printemps.
Enfant, peut-être, déjà,
A quatre pattes, il avait
Bravé l’insolent édifice,
Jour après jour,
Une marche de plus.
Victoire au sommet !
Escalier vermoulu,
Marches cintrées en plein cœur.
D’autres, peut-être, un jour,
L’ont descendu pour lui,
Le vieux aux pieds devant,
Chaussures cirées de près
Ne touchant plus le sol,
Dans sa chemise de carton
Et sa boîte en bois blanc.
Ce vieux, je ne le connais pas.
Peut-être même qu’il n’existe pas.
Mais,
Quand on se met à regarder
Avec lenteur
Les choses autour de soi,
Surgissent des images,
Vous viennent des histoires,
Et l’on voit des visages,
Et l’on fait des histoires
Avec des bouts de rien.

Texte et photo de Chris Coulon qui m’a aimablement autorisée à les publier. (http://antiblouz.blog.lemonde.fr/?name)2005_11_choses)

La chambre double, de Charles Baudelaire

Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l’atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu.

 

L’âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. – C’est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre; un rêve de volupté pendant une éclipse.

 

Les meubles ont des formes allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l’air de rêver; on les dirait doués d’une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants.

 

Sur les murs nulle abomination artistique. Relativement au rêve pur, à l’impression non analysée, l’art défini, l’art positif est un blasphème. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l’harmonie. Une senteur infinitésimale du choix le plus exquis, à laquelle se mêle une très-légère humidité, nage dans cette atmosphère, où l’esprit sommeillant est bercé par des sensations de serre chaude.

 

La mousseline pleut abondamment devant les fenêtres et devant le lit; elle s’épanche en cascades neigeuses. Sur ce lit est couchée l’Idole, la souveraine des rêves. Mais comment est-elle ici? Qui l’a amenée? Quel pouvoir magique l’a installée sur ce trône de rêverie et de volupté?

 

Qu’importe! la voilà! je la reconnais.

 

Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur effrayante malice! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l’imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l’admiration.

 

À quel démon bienveillant dois-je d’être ainsi entouré de mystère, de silence, de paix et de parfums? Ô béatitude! ce que nous nommons généralement la vie, même dans son expansion la plus heureuse, n’a rien de commun avec cette vie suprême dont j’ai maintenant connaissance et que je savoure minute par minute, seconde par seconde!

 

Non! il n’est plus de minutes, il n’est plus de secondes! Le temps a disparu; c’est l’Éternité qui règne, une éternité de délices!

 


 

Mais un coup terrible, lourd, a retenti à la porte, et, comme dans les rêves infernaux, il m’a semblé que je recevais un coup de pioche dans l’estomac.

 

Et puis un Spectre est entré. C’est un huissier qui vient me torturer au nom de la loi; une infâme concubine qui vient crier misère et ajouter les trivialités de sa vie aux douleurs de la mienne; ou bien le saute-ruisseau d’un directeur de journal qui réclame la suite du manuscrit.

 

La chambre paradisiaque, l’idole, la souveraine des rêves, la Sylphide, comme disait le grand René, toute cette magie a disparu au coup brutal frappé par le Spectre.

 

Horreur! je me souviens! je me souviens! Oui! ce taudis, ce séjour de l’éternel ennui, est bien le mien. Voici les meubles sots, poudreux, écornés; la cheminée sans flamme et sans braise, souillée de crachats: les tristes fenêtres où la pluie a tracé des sillons dans la poussière; les manuscrits, raturés ou incomplets; l’almanach où le crayon a marqué les dates sinistres!

 

Et ce parfum d’un autre monde, dont je m’enivrais avec une sensibilité perfectionnée, hélas! il est remplacé par une fétide odeur de tabac mêlée à je ne sais quelle nauséabonde moisissure. On respire ici maintenant le ranci de la désolation.

 

Dans ce monde étroit, mais si plein de dégoût, un seul objet connu me sourit: la fiole de laudanum; une vieille et terrible amie; comme toutes les amies, hélas! féconde en caresses et en traîtrises.

 

Oh! oui! le Temps a reparu; le Temps règne en souverain maintenant; et avec le hideux vieillard est revenu tout son démoniaque cortège de Souvenirs, de Cauchemars, de Colères et de Névroses.

 


 

Je vous assure que les secondes maintenant sont fortement et solennellement accentuées, et chacune, en jaillissant de la pendule, dit: – «Je suis la Vie, l’insupportable, l’implacable Vie!»

 

Il n’y a qu’une seconde dans la vie humaine qui ait mission d’annoncer une bonne nouvelle, la bonne nouvelle qui a causé à chacun une inexplicable peur.

 

Oui! le Temps règne; il a repris sa brutale dictature. Et il me pousse, comme si j’étais un bœuf, avec son double aiguillon. – «Et hue donc! bourrique! Sue donc, esclave! Vis donc, damné!»

Publié dans:Littérature française |on 23 janvier, 2007 |2 Commentaires »

La Dive Bouteille, de Rabelais

O Bouteille,
Pleine toute
De mystères,
D’une oreille
Je t’écoute :
Ne diffère,
Et le mot profère
Auquel pend mon cœur
En la tant divine liqueur,
Qui est dedans tes flancs reclose,
Bacchus, qui fut d’Inde vainqueur,
Tient  toute  vérité  enclose.
Vin tant divin, loin de toi est forclose
Toute mensonge et toute tromperie.
En joie soit l’aire de Noach close,
Lequel de toi nous fit la tempérie.
Sonne le beau mot, je t’en prie,
Qui me doit ôter de misère.
Ainsi ne se perde une goutte
De toi, soit blanche ou soit vermeille.

 

 Cinquième livre

Publié dans:Littérature française |on 15 janvier, 2007 |Pas de commentaires »

Le Désir, de Rémy Belleau

Celuy n’est pas heureux qui n’a ce qu’il desire,
Mais bien-heureux celuy qui ne desire pas
Ce qu’il n’a point : l’un sert de gracieux appas
Pour le contentement et l’autre est un martyre.

Desirer est tourment qui bruslant nous altere
Et met en passion ; donc ne desirer rien
Hors de nostre pouvoir, vivre content du sien
Ores qu’il fust petit, c’est fortune prospere.

Le Desir d’en avoir pousse la nef en proye
Du corsaire, des flots, des roches et des vents
Le Desir importun aux petits d’estre grands,
Hors du commun sentier bien souvent les dévoye.

L’un poussé de l’honneur par flateuse industrie
Desire ambitieux sa fortune avancer ;
L’autre se voyant pauvre à fin d’en amasser
Trahist son Dieu, son Roy, son sang et sa patrie.

L’un pippé du Desir, seulement pour l’envie
Qu’il a de se gorger de quelque faux plaisir,
Enfin ne gaigne rien qu’un fascheux desplaisir,
Perdant son heur, son temps, et bien souvent la vie.

L’un pour se faire grand et redorer l’image
A sa triste fortune, espoind de ceste ardeur,
Souspire apres un vent qui le plonge en erreur,
Car le Desir n’est rien qu’un perilleux orage.

L’autre esclave d’Amour, desirant l’avantage
Qu’on espere en tirer, n’embrassant que le vent,
Loyer de ses travaux, est payé bien souvent
D’un refus, d’un dédain et d’un mauvais visage.

L’un plein d’ambition, desireux de parestre
Favori de son Roy, recherchant son bon-heur,
Avançant sa fortune, avance son malheur,
Pour avoir trop sondé le secret de son maistre.

Desirer est un mal, qui vain nous ensorcelle ;
C’est heur que de jouir, et non pas d’esperer :
Embrasser l’incertain, et tousjours desirer
Est une passion qui nous met en cervelle.

Bref le Desir n’est rien qu’ombre et que pur mensonge,
Qui travaille nos sens d’un charme ambitieux,
Nous déguisant le faux pour le vray, qui nos yeux
Va trompant tout ainsi que l’image d’un songe.

Les Pierres précieuses 

Publié dans:Littérature française |on 15 janvier, 2007 |Pas de commentaires »

Les Chants de Maldoror, de Lautréamont

Vieil océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques, tu t’enorgueillis à juste titre de ta magnificence native, et des éloges vrais que je m’empresse de te donner. Balancé voluptueusement par les mols effluves de ta lenteur majestueuse, qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir t’a gratifié, tu déroules, au milieu d’un sombre mystère, sur toute ta surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta puissance éternelle. Elles se suivent parallèlement, séparées par de courts intervalles. À peine l’une diminue, qu’une autre va à sa rencontre en grandissant, accompagnées du bruit mélancolique de l’écume qui se fond, pour nous avertir que tout est écume. (Ainsi, les êtres humains, ces vagues vivantes, meurent l’un après l’autre, d’une manière monotone; mais sans laisser de bruit écumeux). L’oiseau de passage se repose sur elle avec confiance, et se laisse abandonner à leurs mouvements, pleins d’une grâce fière, jusqu’à ce que les os de ses ailes aient recouvré leur vigueur accoutumée pour continuer le pèlerinage aérien. Je voudrais que la majesté humaine ne fût que l’incarnation du reflet de la tienne. Je demande beaucoup, et ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale, image de l’infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme l’amour de la femme, comme la beauté divine de l’oiseau, comme les méditations du poète. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan, veux-tu être mon frère? Remue-toi avec impétuosité… plus… plus encore, si tu veux que je te compare à la vengeance de Dieu ; allonge tes griffes livides, en te frayant un chemin sur ton propre sein… c’est bien. Déroule tes vagues épouvantables, océan hideux, compris par moi seul, et devant lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de l’homme est empruntée; il ne m’imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t’avances, la crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux comme d’une cour, magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de ta poitrine, comme accablé d’un remords intense que je ne puis pas découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes redoutent tant, même quand ils te contemplent, en sûreté, tremblants sur le rivage, alors, je vois qu’il ne m’appartient pas, le droit insigne de me dire ton égal. C’est pourquoi, en présence de ta supériorité, je te donnerais tout mon amour (et nul ne sait la quantité d’amour que contiennent mes aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser à mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste, l’antithèse la plus bouffonne que l’on ait jamais vue dans la création: je ne puis pas t’aimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi, pour la millième fois, vers tes bras amis, qui s’entr’ouvrent, pour caresser mon front brûlant, qui voit disparaître la fièvre à leur contact! Je ne connais pas la destinée cachée; tout ce qui te concerne m’intéresse. Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi… dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n’ont encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu’aux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l’enfer si près de l’homme. Je veux te saluer et te faire mes adieux! Vieil océan, aux vagues de cristal… Mes yeux se mouillent de larmes abondantes, et je n’ai pas la force de poursuivre; car, je sens que le moment est venu de revenir parmi les hommes, à l’aspect brutal; mais… courage! Faisons un grand effort, et accomplissons, avec le sentiment du devoir, notre destinée sur cette terre. Je te salue, vieil océan!

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Mer déchaînée (de Nima Jenka)

Publié dans:Littérature française |on 15 janvier, 2007 |1 Commentaire »

L’Homme et la mer, de Charles Baudelaire

Homme libre, toujours tu chériras la mer!
La mer est ton miroir; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets:
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes;
O mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
O lutteurs éternels, ô frères implacables!

Les Fleurs du Mal

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Publié dans:Littérature française |on 9 janvier, 2007 |2 Commentaires »

Heureux qui comme Ulysse, de Henri Colpi

Chanson qui fut interprétée par l’admirable Georges Brassens…

Heureux qui comme Ulysse
A fait un beau voyage
Heureux qui comme Ulysse
A vu cent paysages
Et puis a retrouvé après
Maintes traversées
Le pays des vertes allées

Par un petit matin d’été
Quand le soleil vous chante au cœur
Qu’elle est belle la liberté
La liberté

Quand on est mieux ici qu’ailleurs
Quand un ami fait le bonheur
Qu’elle est belle la liberté
La liberté

Avec le soleil et le vent
Avec la pluie et le beau temps
On vivait bien contents
Mon cheval, ma Provence et moi
Mon cheval, ma Provence et moi

Heureux qui comme Ulysse
A fait un beau voyage
Heureux qui comme Ulysse
A vu cent paysages
Et puis a retrouvé après
Maintes traversées
Le pays des vertes allées

Par un joli matin d’été
Quand le soleil vous chante au cœur
Qu’elle est belle la liberté
La liberté

Quand c’en est fini des malheurs
Quand un ami sèche vos pleurs
Qu’elle est belle la liberté
La liberté

Battus de soleil et de vent
Perdus au milieu des étangs
On vivra bien contents
Mon cheval, ma Camargue et moi
Mon cheval, ma Camargue et moi

Publié dans:Littérature française |on 6 janvier, 2007 |Pas de commentaires »

Heureux qui, comme Ulysse, de Du Bellay

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

Publié dans:Littérature française |on 6 janvier, 2007 |Pas de commentaires »

Ménagerie intime, de Théophile Gautier

I

TEMPS ANCIENS

On a souvent fait notre caricature: habillé à la turque, accroupi sur des coussins, entouré de chats dont la familiarité ne craint pas de nous monter sur les épaules et même sur la tête. La ca­ricature n’est que l’exagération de la vérité; et nous devons avouer que nous avons eu de tout temps pour les chats en particulier, et pour les animaux en général, une tendresse de brahmane ou de vieille fille. Le grand Byron traînait toujours après lui une ménagerie, même en voyage, et il fit élever un tombeau avec une épitaphe en vers de sa com­position, dans le parc de l’abbaye de Newstead, à son fidèle terre-neuve Boastwain. On ne saurait nous accuser d’imitation pour ce goût, car il se mani­festa chez nous à un âge où nous ne connaissions pas encore notre alphabet. Comme un homme d’esprit prépare en ce moment une Histoire des animaux de lettres, nous écrivons ces notes dans lesquelles il pourra puiser, en ce qui concerne nos bêtes, des documents certains.

 

Notre plus ancien souvenir de ce genre remonte à notre arrivée de Tarbes à Paris. Nous avions alors trois ans, ce qui rend difficile à croire l’assertion de MM. de Mirecourt et Vapereau, préten­dant que nous avons fait «d’assez mauvaises études» dans notre ville natale. Une nostalgie dont on ne croirait pas un enfant capable s’empara de nous. Nous ne parlions que patois, et ceux qui s’ex­primaient en français «n’étaient pas des nôtres.» Au milieu de la nuit, nous nous éveillions en demandant si l’on n’allait pas bientôt partir et retourner au pays.

 

Aucune friandise ne nous tentait, au­cun joujou ne nous amusait. Les tam­bours et les trompettes ne pouvaient rien sur notre mélancolie. Au nombre des objets et des êtres regrettés figurait un chien nommé Cagnotte, qu’on n’avait pu amener. Cette absence nous rendait si triste qu’un matin, après avoir jeté par la fenêtre nos soldats de plomb, notre village allemand aux maisons peinturlu­rées, et notre violon du rouge le plus vif, nous allions suivre le même chemin pour retrouver plus vite Tarbes, les Gascons et Cagnotte. On nous rattrapa à temps par la jaquette, et Joséphine, notre bonne, eut l’idée de nous dire que Cagnotte, s’ennuyant de ne pas nous voir, arriverait le jour même par la dili­gence. Les enfants acceptent l’invrai­semblable avec une foi naïve. Rien ne leur paraît impossible; mais il ne faut pas les tromper, car rien ne dérange l’opiniâtreté de leur idée fixe. De quart d’heure en quart d’heure, nous deman­dions si Cagnotte n’était pas venu enfin. Pour nous calmer, Joséphine acheta sur le Pont-Neuf un petit chien qui res­semblait un peu au chien de Tarbes. Nous hésitions à le reconnaître, mais on nous dit que le voyage changeait beaucoup les chiens. Cette explication nous satisfit, et le chien du Pont-Neuf fut admis comme un Cagnotte au­thentique. Il était fort doux, fort ai­mable, fort gentil. Il nous léchait les joues, et même sa langue ne dédaignait pas de s’allonger jusqu’aux tartines de beurre qu’on nous taillait pour notre goûter. Nous vivions dans la meilleure intelligence. Cependant, peu à peu, le faux Cagnotte devint triste, gêné, em­pêtré dans ses mouvements. Il ne se couchait plus en rond qu’avec peine, perdait toute sa joyeuse agilité, avait la respiration courte, ne mangeait plus. Un jour, en le caressant, nous sentîmes une couture sur son ventre fortement tendu et ballonné. Nous appelâmes notre bonne. Elle vint, prit des ciseaux, coupa le fil; et Cagnotte, dépouillé d’une espèce de paletot en peau d’agneau fri­sée, dont les marchands du Pont-Neuf l’avaient revêtu pour lui donner l’apparence d’un caniche, se révéla dans toute sa misère et sa laideur de chien des rues, sans race ni valeur. Il avait grossi, et ce vêtement étriqué l’étouffait; débar­rassé de cette carapace, il secoua les oreilles, étira ses membres et se mit à gambader joyeusement par la chambre, s’inquiétant peu d’être laid, pourvu qu’il fût à son aise. L’appétit lui revint, et il compensa par des qualités morales son absence de beauté. Dans la société de Cagnotte, qui était un vrai enfant de Paris, nous perdîmes peu à peu le sou­venir de Tarbes et des hautes montagnes qu’on apercevait de notre fenêtre; nous apprîmes le français et nous devînmes, nous aussi, un vrai Parisien.

 

Qu’on ne croie pas que ce soit là une historiette inventée à plaisir pour amu­ser le lecteur. Le fait est rigoureusement exact et montre que les marchands de chiens de ce temps-là étaient aussi rusés que des maquignons, pour parer leurs sujets et tromper le bourgeois.

 

Après la mort de Cagnotte, notre goût se porta vers les chats, comme plus sé­dentaires et plus amis du foyer. Nous n’entreprendrons pas leur histoire dé­taillée. Des dynasties de félins, aussi nombreuses que les dynasties des rois égyptiens, se succédèrent dans notre logis; des accidents, des fuites, des morts, les emportèrent les uns après les autres. Tous furent aimés et re­grettés. Mais la vie est faite d’oubli, et la mémoire des chats s’efface comme celle des hommes.

 

Cela est triste, que l’existence de ces humbles amis, de ces frères inférieurs, ne soit pas proportionnée à celle de leurs maîtres.

 

Après avoir mentionné une vieille chatte grise qui prenait parti pour nous contre nos parents et mordait les jambes de notre mère lorsqu’elle nous grondait ou faisait mine de nous corriger, nous arriverons à Childebrand, un chat de l’époque romantique. On devine, à ce nom, l’envie secrète de contrecarrer Boileau, que nous n’aimions pas alors et avec qui nous avons depuis fait la paix. Nicolas ne dit-il point:

O le plaisant projet d’un poète ignorant

Qui de tant de héros va choisir Childebrand!

Il nous semblait qu’il ne fallait pas être si ignorant que cela pour aller choisir un héros que personne ne connaissait. Childebrand nous paraissait, d’ailleurs, un nom très-chevelu, très-mérovingien, on ne peut plus moyen âge et gothique, et fort préférable à un nom grec, Agamemnon, Achille, Idoménée, Ulysse, ou tout autre. Telles étaient les mœurs du temps, parmi la jeunesse du moins, car jamais, pour nous servir de l’expression employée dans la notice des fresques extérieures de Kaulbach à la pinacothèque de Munich, jamais l’hydre du perruquinisme ne dressa têtes plus hérissées; et les classiques, sans doute, appelaient leurs chats Hector, Ajax, ou Patrocle. Childebrand était un magni­fique chat de gouttière à poil ras, fauve et rayé de noir, comme le pantalon de Saltabadil dans Le Roi s’amuse. Il avait, avec ses grands yeux verts coupés en amande et ses bandes régulières de ve­lours, un faux air de tigre qui nous plaisait; – les chats sont les tigres des pauvres diables, – avons-nous écrit quelque part. Childebrand eut cet hon­neur de tenir une place dans nos vers, toujours pour taquiner Boileau:

Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt

Qui me fait tant plaisir; et mon chat Childebrand,

Sur mes genoux posé selon son habitude,

Levant sur moi la tête avec inquiétude,

Suivra les mouvements de mon doigt qui dans l’air

Esquisse mon récit pour le rendre plus clair.

Childebrand vient là fournir une bonne rime à Rembrandt, car cette pièce est une espèce de profession de foi romantique à un ami, mort depuis, et alors aussi enthousiaste que nous de Victor Hugo, de Sainte-Beuve et d’Alfred de Musset.

 

Comme don Ruy Gomez de Silva fai­sant à don Carlos impatienté la nomen­clature de ses aïeux à partir de don Sil­vius «qui fut trois fois consul de Rome», nous serons forcé de dire, à propos de nos chats: «J’en passe et des meilleurs», et nous arriverons à Madame Théo­phile, une chatte rousse à poitrail blanc, à nez rose et à prunelles bleues, ainsi nommée parce qu’elle vivait avec nous dans une intimité tout à fait conjugale, dormant sur le pied de notre lit, rêvant sur le bras de notre fauteuil, pendant que nous écrivions, descendant au jardin pour nous suivre dans nos promenades, assistant à nos repas et interceptant parfois le morceau que nous portions de notre assiette à notre bouche.

 

Un jour, un de nos amis, partant pour quelques jours, nous confia son perro­quet pour en avoir soin tant que durerait son absence. L’oiseau se sentant dépaysé était monté, à l’aide de son bec, jusqu’au haut de son perchoir et roulait autour de lui, d’un air passablement effaré, ses yeux semblables à des clous de fauteuil, en fronçant les membranes blanches qui lui servaient de paupières. Madame-Théophile n’avait jamais vu de perroquet; et cet animal, nouveau pour elle, lui causait une surprise évidente. Aussi immobile qu’un chat embaumé d’Égypte dans son lacis de bandelettes, elle regardait l’oiseau avec un air de méditation profonde, rassemblant toutes les notions d’histoire naturelle qu’elle avait pu recueillir sur les toits, dans la cour et le jardin. L’ombre de ses pen­sées passait par ses prunelles chan­geantes et nous pûmes y lire ce résumé de son examen: «Décidément c’est un poulet vert.»

 

Ce résultat acquis, la chatte sauta à bas de la table où elle avait établi son observatoire et alla se raser dans un coin de la chambre, le ventre à terre, les coudes sortis, la tête basse, le res­sort de l’échine tendu, comme la panthère noire du tableau de Gérome, guettant les gazelles qui vont se désal­térer au lac.

 

Le perroquet suivait les mouvements de la chatte avec une inquiétude fébrile; il hérissait ses plumes, faisait bruire sa chaîne, levait une de ses pattes en agi­tant les doigts, et repassait son bec sur le bord de sa mangeoire. Son instinct lui révélait un ennemi méditant quelque mauvais coup.

 

Quant aux yeux de la chatte, fixés sur l’oiseau avec une intensité fascina­trice, ils disaient dans un langage que le perroquet entendait fort bien et qui n’avait rien d’ambigu: «Quoique vert, ce poulet doit être bon à manger.»

 

Nous suivions cette scène avec inté­rêt, prêt à intervenir quand besoin se­rait. Madame-Théophile s’était insensiblement rapprochée: son nez rose frémissait, elle fermait à demi les yeux, sortait et rentrait ses griffes contractiles. De petits frissons lui couraient sur l’é­chine, comme à un gourmet qui va se mettre à table devant une poularde truffée; elle se délectait à l’idée du repas succulent et rare qu’elle allait faire. Ce mets exotique chatouillait sa sensualité.

 

Tout à coup son dos s’arrondit comme un arc qu’on tend, et un bond d’une vigueur élastique la fit tomber juste sur le perchoir. Le perroquet voyant le péril, d’une voix de basse, grave et profonde comme celle de M. Joseph Prudhomme, cria soudain: «As-tu dé­jeuné, Jacquot?»

 

Cette phrase causa une indicible épouvante à la chatte, qui fit un saut en arrière. Une fanfare de trompette, une pile de vaisselle se brisant à terre, un coup de pistolet tiré à ses oreilles, n’eussent pas causé à l’animal félin une plus vertigineuse terreur. Toutes ses idées ornithologiques étaient renversées.

 

«Et de quoi? – De rôti du roi», con­tinua le perroquet.

 

La physionomie de la chatte exprima clairement: «Ce n’est pas un oiseau, c’est un monsieur, il parle!»

Quand j’ai bu du vin clairet,

Tout tourne, tout tourne au cabaret.

chanta l’oiseau avec des éclats de voix assourdissants, car il avait compris que l’effroi causé par sa parole était son meilleur moyen de défense. La chatte nous jeta un coup d’œil plein d’interro­gation, et, notre réponse ne la satisfai­sant pas, elle alla se blottir sous le lit, d’où il fut impossible de la faire sortir de la journée. Les gens qui n’ont pas l’habitude de vivre avec les bêtes, et qui ne voient en elles, comme Descartes, que de pures machines, croiront sans doute que nous prêtons des intentions au volatile et au quadrupède. Nous n’a­vons fait que traduire fidèlement leurs idées en langage humain. Le lendemain, Madame-Théophile, un peu rassurée, essaya une nouvelle tentative repoussée de même. Elle se le tint pour dit, accep­tant l’oiseau pour un homme.

 

Cette délicate et charmante bête ado­rait les parfums. Le patchouli, le vétiver des cachemires, la jetaient en des extases. Elle avait aussi le goût de la musique. Grimpée sur une pile de par­titions, elle écoutait fort attentivement et avec des signes visibles de plaisir les cantatrices qui venaient s’essayer au piano du critique. Mais les notes aiguës la rendaient nerveuse, et au la d’en haut elle ne manquait jamais de fermer avec sa patte la bouche de la chanteuse. C’est une expérience qu’on s’amusait à faire, et qui ne manquait jamais. Il était impossible de tromper sur la note cette chatte dilettante.

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Publié dans:Littérature française |on 23 décembre, 2006 |Pas de commentaires »

Les Chats, de Charles Baudelaire

Les Chats

Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires

 

Amis de la science et de la volupté
Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres;
L’Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

 

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin;

 

Leurs reins féconds sont plein d’étincelles magiques
Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

Les Fleurs du Mal

chaton2chrislightfoot.jpg

Les chats (retouché d’après une photo de Chris Lightfoot)

Le Chat

 

I

Dans ma cervelle se promène,
Ainsi qu’en son appartement,
Un beau chat, fort doux et charmant.
Quand il miaule, on l’entend à peine,

 

Tant son timbre est tendre et discret;
Mais que sa voix s’apaise ou gronde,
Elle est toujours riche et profonde.
C’est là son charme et son secret.

 

Cette voix qui perle et qui filtre,
Dans mon fonds le plus ténébreux,
Me remplit comme un vers nombreux
Et me réjouit comme un philtre.

 

Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n’a plus besoin de mots.

 

Non, il n’est pas d’archet qui morde
Sur mon cœur, parfait instrument,
Et fasse plus royalement
Chanter sa plus vibrante corde,

 

Que ta voix, chat mystérieux,
Chat séraphique, chat étrange,
En qui tout est, comme en un ange,
Aussi subtil qu’harmonieux!

Les Fleurs du Mal

Le Chat

II

 

De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu’un soir
J’en fus embaumé, pour l’avoir
Caressé une fois, rien qu’une.

 

C’est l’esprit familier du lieu;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire;
Peut-être est-il fée, est-il dieu?

 

Quand mes yeux vers ce chat que j’aime
Tirés comme par un aimant,
Se retournent docilement
Et que je regarde en moi-même,

 

Je vois avec étonnement
Le feu de ses prunelles pâles,
Clairs fanaux, vivantes opales,
Qui me contemplent fixement.

Les Fleurs du Mal

chaton1bis.jpg

Chaton (retouché d’après une photo)

Le Chat

Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d’agate.

 

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,

 

Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête,
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

 

Et des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum,
Nagent autour de son corps brun.

Les Fleurs du Mal

chatpacoaquarellissime.jpg

Le Chat (de Paco sur Aquarellissime)

Publié dans:Littérature française |on 25 novembre, 2006 |1 Commentaire »
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