Fantaisie, de Gérard de Nerval

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très-vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets!

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit…
C’est sous Louis treize; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… et dont je me souviens!


Frank Dicksee - It is I; be not afraid.jpg

It is I; be not afraid (de Frank Dicksee)

Publié dans : Littérature française | le 9 octobre, 2006 |Pas de Commentaires »

Ballade des Dames du Temps Jadis, de François Villon

Dictes-moy où, n’en quel pays,
Est Flora, la belle Romaine;
Archipiada, ne Thaïs,
Qui fut sa cuisine germaine;
Echo, parlant quand bruyt on maine
Dessus rivière ou sus estan,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine?
Mais où sont les neiges d’antan!

Où est la très sage Heloïs,
Pour qui fut chastré et puis moyne
Pierre Esbaillart à Sainct-Denys?
Pour son amour eut cest essoyne.
Semblablement, où est la royne
Qui commanda que Buridan
Fust gecté en ung sac en Seine?
Mais où sont les neiges d’antan!

La royne Blanche comme ung lys,
Qui chantoit à voix de sereine,
Berthe au grand pied, Bietris, Allys;
Harembourges, qui tint la Mayne,
Et Jehanne, la bonne Lorraine,
Qu’Anglois bruslèrent à Rouen;
Où sont-ils, Vierge souveraine?…
Mais où sont les neiges d’antan!

Prince, n’enquerez de sepmaine
Où elles sont, ne de cest an,
Que ce refrain ne vous remaine:
Mais où sont les neiges d’antan!

 

Titien - Flora (1515).jpg

Flora (du Titien)

 

Dites moi où, et n’en quel pays,
Est Flora la Belle Romaine,
Achipiadès, ni Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo parlant quand bruit on mène
Dessus rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine?
Mais où sont les neiges d’antan?

Où est la sage Héloïse,
Pour qui fut châtré et puis moine
Pierre Abélard à Saint-Denis?
Pour son amour eut cette essoine.
Semblablement, où est la reine
Qui commanda que Buridan
Fut jeté en un sac en Seine?
Mais où sont les neiges d’antan?

La reine Blanche comme lys
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Biétris, Alis
Haremburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen;
Où sont-ils, où, Vierge souveraine?
Mais où sont les neiges d’antan?

Prince, n’enquerrez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Qu’à ce refrain ne nous ramène;
Mais où sont les neiges d’antan?

Publié dans : Littérature française | le 8 octobre, 2006 |Pas de Commentaires »

Un hémisphère dans une chevelure, de Charles Baudelaire

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air.

Si tu pouvais savoir tout ce que je vois! tout ce que je sens! tout ce que j’entends dans tes cheveux! Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique.

Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l’espace est plus bleu et plus profond, où l’atmosphère est parfumée par les feuilles et par la peau humaine.

Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d’hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l’éternelle chaleur.

Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d’un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.

Dans l’ardent foyer de ta chevelure, je respire l’odeur du tabac mêlé à l’opium et au sucre; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l’infini de l’azur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m’enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l’huile de coco.

Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques, il me semble que je mange des souvenirs.

Le Spleen de Paris


Ile tropicale - Coucher de soleil.jpg

Publié dans : Littérature française | le 8 octobre, 2006 |Pas de Commentaires »

L’Odyssée (Les Retrouvailles), d’Homère

Et la vieille femme, montant dans la chambre haute, pour dire à sa maîtresse que son cher mari était revenu, était pleine de joie, et ses genoux étaient fermes, et ses pieds se mouvaient rapidement. Et elle se pencha sur la tête de sa maîtresse, et elle lui dit: – Lève-toi, Pènélopéia, chère enfant, afin de voir de tes yeux ce que tu désires tous les jours. Odysseus est revenu; il est rentré dans sa demeure, bien que tardivement, et il a tué les Prétendants insolents qui ruinaient sa maison, mangeaient ses richesses et violentaient son fils.
Et la prudente Pènélopéia lui répondit:
- Chère nourrice, les Dieux t’ont rendue insensée, eux qui peuvent troubler l’esprit du plus sage et rendre sage le plus insensé. Ils ont troublé ton esprit qui, auparavant, était plein de prudence. Pourquoi railles-tu mon cÅ“ur déjà si affligé, en disant de telles choses? Pourquoi m’arraches-tu au doux sommeil qui m’enveloppait, fermant mes yeux sous mes chères paupières? Je n’avais jamais tant dormi depuis le jour où Odysseus est parti pour cette Ilios fatale qu’on ne devrait plus nommer. Va! redescends. Si quelque autre de mes femmes était venue m’annoncer cette nouvelle et m’arracher au sommeil, je l’aurais aussitôt honteusement chassée dans les demeures; mais ta vieillesse te garantit de cela.

Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit:

- Je ne me raille point de toi, chère enfant; il est vrai qu’Odysseus est revenu et qu’il est rentré dans sa maison, comme je te l’ai dit. C’est l’Etranger que tous outrageaient dans cette demeure. Tèlémakhos le savait déjà, mais il cachait par prudence les desseins de son père, afin qu’il châtiât les violences de ces hommes insolents.

Elle parla ainsi, et Pènélopéia, joyeuse, sauta de son lit, embrassa la vieille femme, et, versant des larmes sous ses paupières, lui dit ces paroles ailées:

- Ah! si tu m’as dit la vérité, chère nourrice, et si Odysseus est rentré dans sa demeure, comment, étant seul, a-t-il pu mettre la main sur les Prétendants insolents qui se réunissaient toujours ici?

Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit:

- Je n’ai rien vu, je n’ai rien entendu, si ce n’est les gémissements des hommes égorgés. Nous étions assises au fond des chambres, et les portes solides nous retenaient, jusqu’à ce que ton fils Tèlémakhos m’appelât, car son père l’avait envoyé me chercher. Je trouvai ensuite Odysseus debout au milieu des cadavres qui gisaient amoncelés sur le pavé; et tu te serais réjouie dans ton âme de le voir souillé de sang et de poussière, comme un lion. Maintenant, ils sont tous entassés sous les portiques, et Odysseus purifie la belle salle, à l’aide d’un grand feu allumé; et il m’a envoyée t’appeler. Suis-moi, afin que vous charmiez tous deux vos chers cÅ“urs par la joie, car vous avez subi beaucoup de maux. Maintenant, vos longs désirs sont accomplis. Odysseus est revenu dans sa demeure, il vous a retrouvés, toi et ton fils; et les Prétendants qui l’avaient outragé, il les a tous punis dans ses demeures.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit:

- Chère nourrice, ne te glorifie pas en te raillant. Tu sais combien il nous comblerait tous de joie en reparaissant ici, moi surtout et le fils que nous avons engendré; mais les paroles que tu as dites ne sont point vraies. L’un d’entre les Immortels a tué les Prétendants insolents, irrité de leur violente insolence et de leurs actions iniques; car ils n’honoraient aucun des hommes terrestres, ni le bon, ni le méchant, de tous ceux qui venaient vers eux. C’est pourquoi ils ont subi leur destinée fatale, à cause de leurs iniquités; mais, loin de l’Akhaiè, Odysseus a perdu l’espoir de retour, et il est mort.

Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit:

- Mon enfant, quelle parole s’est échappée d’entre tes dents? Quand ton mari, que tu pensais ne jamais revoir à son foyer, est revenu dans sa demeure, ton esprit est toujours incrédule? Mais, écoute; je te révélerai un signe très manifeste: j’ai reconnu, tandis que je le lavais, la cicatrice de cette blessure qu’un sanglier lui fit autrefois de ses blanches dents. Je voulais te le dire, mais il m’a fermé la bouche avec les mains, et il ne m’a point permis de parler, dans un esprit prudent. Suis-moi, je me livrerai à toi, si je t’ai trompée, et tu me tueras d’une mort honteuse.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit:

- Chère nourrice, bien que tu saches beaucoup de choses, il t’est difficile de comprendre les desseins des Dieux non engendrés. Mais allons vers mon fils, afin que je voie les Prétendants morts et celui qui les a tués.

Ayant ainsi parlé, elle descendit de la chambre haute, hésitant dans son cÅ“ur si elle interrogerait de loin son cher mari, ou si elle baiserait aussitôt sa tête et ses mains. Après être entrée et avoir passé le seuil de pierre, elle s’assit en face d’Odysseus, près de l’autre mur, dans la clarté du feu. Et Odysseus était assis près d’une haute colonne, et il regardait ailleurs, attendant que son illustre femme, l’ayant vu, lui parlât. Mais elle resta longtemps muette, et la stupeur saisit son cÅ“ur. Et plus elle le regardait attentivement, moins elle le reconnaissait sous ses vêtements en haillons.

Alors Tèlémakhos la réprimanda et lui dit:

- Ma mère, malheureuse mère au cÅ“ur cruel. Pourquoi restes-tu ainsi loin de mon père? Pourquoi ne t’assieds-tu point auprès de lui afin de lui parler et de l’interroger? Il n’est aucune autre femme qui puisse, avec un cÅ“ur inébranlable, rester ainsi loin d’un mari qui, après avoir subi tant de maux, revient dans la vingtième année sur la terre de la patrie. Ton cÅ“ur est plus dur que la pierre.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit:

- Mon enfant, mon âme est stupéfaite dans ma poitrine, et je ne puis ni parler, ni interroger, ni regarder son visage. Mais s’il est vraiment Odysseus, revenu dans sa demeure, certes, nous nous reconnaîtrons mieux entre nous. Nous avons des signes que tous ignorent et que nous seuls connaissons.

Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus sourit, et il dit aussitôt à Tèlémakhos ces paroles ailées:

- Tèlémakhos, laisse ta mère m’éprouver dans nos demeures, peut-être alors me reconnaîtra-t-elle mieux. Maintenant, parce que je suis souillé et couvert de haillons, elle me méprise et me méconnaît. Mais délibérons, afin d’agir pour le mieux. Si quelqu’un, parmi le peuple, a tué même un homme qui n’a point de nombreux vengeurs, il fuit, abandonnant ses parents et sa patrie. Or, nous avons tué l’élite de la ville, les plus illustres des jeunes hommes d’Ithakè. C’est pourquoi je t’ordonne de réfléchir sur cela.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

- Décide toi-même, cher père. On dit que tu es le plus sage des hommes et qu’aucun des hommes mortels ne peut lutter en sagesse contre toi. Nous t’obéirons avec joie, et je ne pense pas manquer de courage, tant que je conserverai mes forces.

Et le patient Odysseus lui répondit:

- Je te dirai donc ce qui me semble pour le mieux. Lavez-vous d’abord et prenez des vêtements propres, et ordonnez aux servantes de prendre d’autres vêtements dans les demeures. Puis le divin Aoide, tenant sa kithare sonore, nous entraînera à la danse joyeuse, afin que chacun, écoutant du dehors ou passant par le chemin, pense qu’on célèbre ici des noces. Il ne faut pas que le bruit du meurtre des Prétendants se répande par la ville, avant que nous ayons gagné nos champs plantés d’arbres. Là, nous délibérerons ensuite sur ce que l’Olympien nous inspirera d’utile.

Il parla ainsi, et tous, l’ayant entendu, obéirent. Ils se lavèrent d’abord et prirent des vêtements propres; et les femmes se parèrent, et le divin Aoide fit vibrer sa kithare sonore et leur inspira le désir du doux chant et de la danse joyeuse, et la grande demeure résonna sous les pieds des hommes qui dansaient et des femmes aux belles ceintures. Et chacun disait, les entendant, hors des demeures:

- Certes, quelqu’un épouse la Reine recherchée par tant de prétendants. La malheureuse! Elle n’a pu rester dans la grande demeure de son premier mari jusqu’à ce qu’il revînt.

Chacun parlait ainsi, ne sachant pas ce qui avait été fait. Et l’intendante Eurynomè lava le magnanime Odysseus dans sa demeure et le parfuma d’huile; puis elle le couvrit d’un manteau et d’une tunique. Et Athènè répandit la beauté sur sa tête, afin qu’il parût plus grand et plus majestueux, et elle fit tomber de sa tête des cheveux semblables aux fleurs d’hyacinthe. Et, de même qu’un habile ouvrier, que Hèphaistos et Pallas Athènaiè ont instruit, mêle l’or à l’argent et accomplit avec art des travaux charmants, de même Athènè répandit la grâce sur la tête et sur les épaules d’Odysseus, et il sortit du bain, semblable par la beauté aux Immortels, et il s’assit de nouveau sur le thrône qu’il avait quitté, et, se tournant vers sa femme, il lui dit:

- Malheureuse! Parmi toutes les autres femmes, les Dieux qui ont des demeures Olympiennes t’ont donné un cÅ“ur dur. Aucune autre femme ne resterait aussi longtemps loin d’un mari qui, après avoir tant souffert, revient, dans la vingtième année, sur la terre de la patrie. Allons, nourrice, étends mon lit, afin que je dorme, car, assurément, cette femme a un cÅ“ur de fer dans sa poitrine!

Et la prudente Pènélopéia lui répondit:

- Malheureux! je ne te glorifie ni ne te méprise mais je ne te reconnais point encore, me souvenant trop de ce que tu étais quand tu partis d’Ithakè sur ta nef aux longs avirons. Va, Eurykléia, étends, hors de la chambre nuptiale, le lit compact qu’Odysseus a construit lui-même, et jette sur le lit dressé des tapis, des peaux et des couvertures splendides.

Elle parla ainsi, éprouvant son mari; mais Odysseus, irrité, dit à sa femme douée de prudence:

- Ô femme! quelle triste parole as-tu dite? Qui donc a transporté mon lit? Aucun homme vivant, même plein de jeunesse, n’a pu, à moins qu’un Dieu lui soit venu en aide, le transporter, et même le mouvoir aisément. Et le travail de ce lit est un signe certain, car je l’ai fait moi-même, sans aucun autre. Il y avait, dans l’enclos de la cour, un olivier au large feuillage, verdoyant et plus épais qu’une colonne. Tout autour, je bâtis ma chambre nuptiale avec de lourdes pierres; je mis un toit par-dessus, et je la fermai de portes solides et compactes. Puis je coupai les rameaux feuillus et pendants de l’olivier, et je tranchai au-dessus des racines le tronc de l’olivier, et je le polis soigneusement avec l’airain, et m’aidant du cordeau. Et l’ayant troué avec une tarière, j’en fis la base du lit que je construisis au-dessus et que j’ornai d’or, d’argent et d’ivoire, et je tendis au fond la peau pourprée et splendide d’un bÅ“uf. Je te donne ce signe certain; mais je ne sais, ô femme, si mon lit est toujours au même endroit, ou si quelqu’un l’a transporté, après avoir tranché le tronc de l’olivier, au-dessus des racines.

Il parla ainsi, et le cher cÅ“ur et les genoux de Pènélopéia défaillirent tandis qu’elle reconnaissait les signes certains que lui révélait Odysseus. Et elle pleura quand il eut décrit les choses comme elles étaient; et jetant ses bras au cou d’Odysseus, elle baisa sa tête et lui dit:- Ne t’irrite point contre moi, Odysseus, toi, le plus prudent des hommes! Les Dieux nous ont accablés de maux; ils nous ont envié la joie de jouir ensemble de notre jeunesse et de parvenir ensemble au seuil de la vieillesse. Mais ne t’irrite point contre moi et ne me blâme point de ce que, dès que je t’ai vu, je ne t’ai point embrassé. Mon âme, dans ma chère poitrine, tremblait qu’un homme, venu ici, me trompât par ses paroles; car beaucoup méditent des ruses mauvaises. L’Argienne Hélénè, fille de Zeus, ne se fût point unie d’amour à un Etranger, si elle eût su que les braves fils des Akhaiens dussent un jour la ramener en sa demeure, dans la chère terre de la patrie. Mais un Dieu la poussa à cette action honteuse, et elle ne chassa point de son cÅ“ur cette pensée funeste et terrible qui a été la première cause de son malheur et du nôtre. Maintenant tu m’as révélé les signes certains de notre lit, qu’aucun homme n’a jamais vu. Nous seuls l’avons vu, toi, moi et ma servante Aktoris que me donna mon père quand je vins ici et qui gardait les portes de notre chambre nuptiale. Enfin, tu as persuadé mon cÅ“ur, bien qu’il fût plein de méfiance.Elle parla ainsi, et le désir de pleurer saisit Odysseus, et il pleurait en serrant dans ses bras sa chère femme si prudente.De même que la terre apparaît heureusement aux nageurs dont Poseidaôn a perdu dans la mer la nef bien construite, tandis qu’elle était battue par le vent et par l’eau noire; et peu ont échappé à la mer écumeuse, et le corps souillé d’écume, ils montent joyeux sur la côte, ayant évité la mort; de même la vue de son mari était douce à Pènélopéia qui ne pouvait détacher ses bras blancs du cou d’Odysseus. Et Eôs aux doigts rosés eût reparu, tandis qu’ils pleuraient, si la déesse Athènè aux yeux clairs n’avait eu une autre pensée.

Elle retint la longue Nuit sur l’horizon et elle garda dans l’Okéanos Eôs au thrône d’or, et elle ne lui permit pas de mettre sous le joug ses chevaux rapides qui portent la lumière aux hommes, Lampos et Phaéthôn qui amènent Eôs. Alors, le prudent Odysseus dit à sa femme:

- Ô femme, nous n’en avons pas fini avec toutes nos épreuves, mais un grand et difficile travail me reste qu’il me faut accomplir, ainsi que me l’a appris l’âme de Teirésias le jour où je descendis dans la demeure d’Aidès pour l’interroger sur mon retour et sur celui de mes compagnons. Mais viens, allons vers notre lit, ô femme, et goûtons ensemble le doux sommeil.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit:

- Nous irons bientôt vers notre lit, puisque tu le désires dans ton âme, et puisque les Dieux t’ont laissé revenir vers ta demeure bien bâtie et dans la terre de ta patrie. Mais puisque tu le sais et qu’un Dieu te l’a appris, dis-moi quelle sera cette dernière épreuve. Je la connaîtrais toujours plus tard, et rien n’empêche que je la sache maintenant.

Et le prudent Odysseus lui répondit:

- Malheureuse! pourquoi, en me priant ardemment, me forces-tu de parler? Mais je te dirai tout et ne te cacherai rien. Ton âme ne se réjouira pas, et moi-même je ne me réjouirai pas, car il m’a ordonné de parcourir encore de nombreuses villes des hommes, portant un aviron léger, jusqu’à ce que je rencontre des hommes qui ne connaissent point la mer, et qui ne salent point ce qu’ils mangent, et qui ignorent les nefs aux proues rouges et les avirons qui sont les ailes des nefs. Et il m’a révélé un signe certain que je ne te cacherai point. Quand j’aurai rencontré un autre voyageur qui croira voir un fléau sur ma brillante épaule, alors je devrai planter l’aviron en terre et faire de saintes offrandes au Roi Poseidaôn, un bélier, un taureau et un verrat. Et il m’a ordonné, revenu dans ma demeure, de faire de saintes offrandes aux Dieux immortels qui habitent le large Ouranos. Et une douce mort me viendra de la mer et me tuera dans une heureuse vieillesse, tandis qu’autour de moi les peuples seront heureux. Et il m’a dit ces choses qui seront accomplies.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit:

- Si les Dieux te réservent une vieillesse heureuse, tu as l’espoir d’échapper à ces maux.

Et tandis qu’ils se parlaient ainsi, Eurynomè et la nourrice préparaient, à la splendeur des torches, le lit fait de vêtements moelleux. Et, après qu’elles eurent dressé à la hâte le lit épais, la vieille femme rentra pour dormir, et Eurynomè, tenant une torche à la main, les précédait, tandis qu’ils allaient vers le lit. Et les ayant conduits dans la chambre nuptiale, elle se retira, et joyeux, ils se couchèrent dans leur ancien lit. Et alors, Tèlémakhos, le bouvier, le porcher et les femmes cessèrent de danser, et tous allèrent dormir dans les demeures sombres.

Primaticcio Francesco - Ulysse et Penelope.jpg

Ulysse et Pénélope (de Francesco Primaticcio)

Et après qu’Odysseus et Pènélopéia se furent charmés par l’amour, ils se charmèrent encore par leurs paroles. Et la noble femme dit ce qu’elle avait souffert dans ses demeures au milieu de la multitude funeste des Prétendants qui, à cause d’elle, égorgeaient ses bÅ“ufs et ses grasses brebis, et buvaient tout le vin des tonneaux.

Et le divin Odysseus dit les maux qu’il avait faits aux hommes et ceux qu’il avait subis lui-même. Et il dit tout, et elle se réjouissait de l’entendre, et le sommeil n’approcha point de ses paupières avant qu’il eût achevé.

Il dit d’abord comment il avait dompté les Kikônes, puis comment il était arrivé dans la terre fertile des hommes Lôtophages. Et il dit ce qu’avait fait le Kyklôps, et comment il l’avait châtié d’avoir mangé sans pitié ses braves compagnons; et comment il était venu chez Aiolos qui l’avait accueilli et renvoyé avec bienveillance, et comment la destinée ne lui permit pas de revoir encore la chère terre de la patrie, et la tempête qui, de nouveau, l’avait emporté, gémissant, sur la mer poissonneuse.

Et il dit comment il avait abordé la Laistrygoniè Tèlèpyle où avaient péri ses nefs et tous ses compagnons, et d’où lui seul s’était sauvé sur sa nef noire. Puis, il raconta les ruses de Kirkè, et comment il était allé dans la vaste demeure d’Aidès, afin d’interroger l’âme du Thébain Teirésias, et où il avait vu tous ses compagnons et la mère qui l’avait conçu et nourri tout enfant.

Et il dit comment il avait entendu la voix des Seirènes harmonieuses, et comment il avait abordé les Roches errantes, l’horrible Kharybdis et Skillè, que les hommes ne peuvent fuir sains et saufs; et comment ses compagnons avaient tué les bÅ“ufs de Hèlios, et comment Zeus qui tonne dans les hauteurs avait frappé sa nef rapide de la blanche foudre et abîmé tous ses braves compagnons, tandis que lui seul évitait les Kères mauvaises.

Et il raconta comment il avait abordé l’île Ogygiè, où la Nymphe Kalypsô l’avait retenu dans ses grottes creuses, le désirant pour mari, et l’avait aimé, lui promettant qu’elle le rendrait immortel et le mettrait à l’abri de la vieillesse; et comment elle n’avait pu fléchir son âme dans sa poitrine.

Et il dit comment il avait abordé chez les Phaiakiens, après avoir beaucoup souffert; et comment, l’ayant honoré comme un Dieu, ils l’avaient reconduit sur une nef dans la chère terre de la patrie, après lui avoir donné de l’or, de l’airain et de nombreux vêtements. Et quand il eut tout dit, le doux sommeil enveloppa ses membres et apaisa les inquiétudes de son âme.

Chant XXIII

Traduction de Leconte de Lisle
Publié dans : Littérature grecque | le 6 octobre, 2006 |Pas de Commentaires »

La Géante, de Charles Baudelaire

Du temps que la nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante,
Comme aux pieds d’une reine un chat voluptueux.

J’eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux;
Deviner si son cœur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s’étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d’une montagne.

Les Fleurs du Mal


Botero - Odalisque.jpg

Odalisque (de Fernando Botero)

Publié dans : Littérature française | le 5 octobre, 2006 |Pas de Commentaires »

Lettres Persanes, de Montesquieu

Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avais été envoyé du ciel: vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres; si j’étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m’entourait. Si j’étais aux spectacles, je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées contre ma figure: enfin jamais homme n’a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux: Il faut avouer qu’il a l’air bien persan. Chose admirable! Je trouvais de mes portraits partout; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu.
Tant d’honneurs ne laissent pas d’être à la charge: je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare; et quoique j’aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l’habit persan, et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d’admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique; car j’entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche; mais, si quelqu’un par hasard apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement:  » Ah! ah! monsieur est Persan? C’est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être Persan? « 
Lettre XXX

Rouargue - Persans (1870).jpg
Persans (d’Émile Rouargue)
Publié dans : Littérature française | le 5 octobre, 2006 |Pas de Commentaires »

Parce que c’était lui, parce que c’était moi, de Montaigne

Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et se confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant: «Parce que c’était lui, parce que c’était moi.»

Il y a, au-delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous entendions l’un de l’autre, qui faisaient en notre affection plus d’effort que ne porte la raison des rapports, je crois par quelque ordonnance du ciel; nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. Il écrivit une satyre latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous étions tous deux hommes faits, et lui de quelques années de plus), elle n’avait point à perdre de temps et à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi. Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille: c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien.

L’ancien Menander disait celui-là heureux, qui avait pu rencontrer seulement l’ombre d’un ami: il avait certes raison de le dire, même s’il en avait testé. Car à la verité si je compare tout le reste de ma vie, quoiqu’avec la grâce de Dieu je l’aie passée douce, aisée et, sauf la perte d’un tel ami, exempte d’affliction pesante, pleine de tranquillité d’esprit, ayant pris en paiement mes commodités naturelles et originelles sans en rechercher d’autres; si je la compare, dis-je, toute aux quatre années qu’il m’a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n’est que fumée, ce n’est qu’une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdis, je ne fais que traîner languissant; et les plaisirs même qui s’offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte.

Essais, livre Ier, chapitre XXVII.

Michel de Montaigne.jpg
Michel de Montaigne (1533 – 1592)

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Étienne de La Boétie (1530 – 1563)
Publié dans : Littérature française | le 4 octobre, 2006 |Pas de Commentaires »

Les Djinns, de Victor Hugo

Murs, ville
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C’est l’haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu’une flamme
Toujours suit.

La voix plus haute
Semble un grelot.
D’un nain qui saute
C’est le galop.
Il fuit, s’élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d’un flot.

La rumeur approche,
L’écho la redit.
C’est comme la cloche
D’un couvent maudit,
Comme un bruit de foule
Qui tonne et qui roule
Et tantôt s’écroule
Et tantôt grandit.

Dieu! La voix sépulcrale
Des Djinns!… – Quel bruit ils font!
Fuyons sous la spirale
De l’escalier profond!
Déjà s’éteint ma lampe,
Et l’ombre de la rampe
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu’au plafond.

C’est l’essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant.
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau lourd et rapide,
Volant dans l’espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout pr̬s! РTenons ferm̩e
Cette salle où nous les narguons
Quel bruit dehors! Hideuse armée
De vampires et de dragons!
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée,
Tremble, à déraciner ses gonds.

Cris de l’enfer! voix qui hurle et qui pleure!
L’horrible essaim, poussé par l’aquillon,
Sans doute, ô ciel! s’abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l’on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon!

Prophète! Si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J’irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs!
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d’étincelles,
Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs!

Ils sont pass̩s! РLeur cohorte
S’envole et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L’air est plein d’un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés!

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît.
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l’on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d’une voix grêle
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d’un vieux toit.

D’étranges syllabes
Nous viennent encor.
Ainsi, des Arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s’élève,
Et l’enfant qui rêve
Fait des rêves d’or.

Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leur pas;
Leur essaim gronde;
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu’on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s’endort,
C’est la vague
Sur le bord;
C’est la plainte
Presque éteinte
D’une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit…
J’écoute: -
Tout fuit,
Tout passe;
L’espace
Efface
Le bruit.

Les Orientales

Djinn (Greg Staples).jpg

Djinn (de Greg Staples)

Publié dans : Littérature française | le 4 octobre, 2006 |Pas de Commentaires »

L’Horloge, de Charles Baudelaire

Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit: « Souviens-toi!
Les vibrantes Douleurs dans ton cÅ“ur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible;

Le plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
À chaque homme accordé pour toute sa saison

Trois mille six cents fois par heure la Seconde
Chuchote: Souviens-toi!- Rapide, avec sa voix
D’insecte, maintenant dit: Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!

Remember! Souviens-toi! Prodigue! Esto memor!
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or!

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup! c’est la loi,
Le jour décroît; la nuit augmente; souviens-toi!
La gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide,

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encore vierge,
Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!),
Où tout te dira: Meurs vieux lâche! il est trop tard! »

Les Fleurs du Mal

Clepsydre egyptienne.jpg

Clepsydre égyptienne (XVe siècle avant notre ère)

Publié dans : Littérature française | le 3 octobre, 2006 |Pas de Commentaires »

Les Vieux, de Jacques Brel

Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux
Même riches ils sont pauvres, ils n’ont plus d’illusions et n’ont qu’un cÅ“ur pour deux
Chez eux ça sent le thym, le propre, la lavande et le verbe d’antan
Que l’on vive à Paris on vit tous en province quand on vit trop longtemps
Est-ce d’avoir trop ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d’hier
Et d’avoir trop pleuré que des larmes encore leur perlent aux paupières
Et s’ils tremblent un peu est-ce de voir vieillir la pendule d’argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui dit: je vous attends

Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s’ensommeillent, leurs pianos sont fermés
Le petit chat est mort, le muscat du dimanche ne les fait plus chanter
Les vieux ne bougent plus, leurs gestes ont trop de rides, leur monde est trop petit
Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit
Et s’ils sortent encore bras dessus bras dessous tout habillés de raide
C’est pour suivre au soleil l’enterrement d’un plus vieux, l’enterrement d’une plus laide
Et le temps d’un sanglot, oublier toute une heure la pendule d’argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, et puis qui les attend

Les vieux ne meurent pas, ils s’endorment un jour et dorment trop longtemps
Ils se tiennent par la main, ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant
Et l’autre reste là, le meilleur ou le pire, le doux ou le sévère
Cela n’importe pas, celui des deux qui reste se retrouve en enfer
Vous le verrez peut-être, vous la verrez parfois en pluie et en chagrin
Traverser le présent en s’excusant déjà de n’être pas plus loin
Et fuir devant vous une dernière fois la pendule d’argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui leur dit: je t’attends
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non et puis qui nous attend.


Munch Edvard - Entre lhorloge et le lit.jpg

Entre l’horloge et le lit (d’Edvard Munch)

Publié dans : Littérature francophone | le 3 octobre, 2006 |Pas de Commentaires »
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